"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003

 

Wallonie 2020 - Troisième phase - Séminaires : Leçons et débats sur le futur

La nouvelle économie

Philippe Moati
professeur d’économie à l’Université de Paris 7,
directeur de recherche au CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de vie),
auteur d’un ouvrage récent sur L’Entreprise du XXIème siècle (L’Aube-Datar, 2002)

28 avril 2003

Depuis 30 ans, 35 ans, nous vivons une période de destruction de l’ordre ancien et de reconstruction d’un nouvel ordre. Et c’est ce nouvel ordre que l’on va appeler "nouvelle économie", que les économistes appellent, eux, plus prudemment "postfordisme", c'est une manière de ne pas le définir, à vrai dire. Mais, pendant longtemps, c'était en construction, on faisait beaucoup d'hypothèses sur son contenu. Je crois qu'aujourd'hui, on commence à y voir un peu plus clair même si les économistes ne sont pas unanimes sur les caractéristiques clés de ce nouveau régime de croissance, cette nouvelle économie. Je vais à très grands traits pointer quatre points qui me paraissent être essentiels pour comprendre ce qu'est cette nouvelle économie et cela mènera ensuite à basculer sur cette notion de compétitivité.

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1. Les caractéristiques de la nouvelle économie

Alors, les deux premiers traits de la nouvelle économie sont très simples. Je ne m'étendrai pas, je vais simplement lâcher les mots parce que vous les connaissez.

1.1. La mondialisation

La mondialisation, avec pour ce qui m'intéresse, à savoir l'entreprise, un aspect très important, parce qu'il y a déjà eu dans l'histoire économique, des périodes d'intense mondialisation. Les historiens se plaisent à souligner, vous me contredirez si je dis des bêtises, qu'à l'aube de la première guerre mondiale, les nations occidentales avaient atteint un niveau d'internationalisation à peu près équivalent à ce que nous connaissons aujourd'hui, à la fois en terme d'échange de marchandises et d'échange de capitaux. Donc, l'époque actuelle, l'époque contemporaine n'est pas une nouveauté de l'intensité de l'ouverture internationale. Ce qui est nouveau dans la période contemporaine, c'est plutôt les stratégies que les entreprises mettent en place par rapport à cette mondialisation, et en particulier, comme je l'ai dit tout à l'heure, des stratégies de globalisation, de stratégie globale; c'est dire que les entreprises pensent d'emblée leur activité au niveau mondial. Alors évidemment sur le plan commercial, les débouchés s'étendent sur une zone extrêmement importante mais surtout leur organisation interne et leur manière de produire s'appuient sur le monde entier et sur la diversité du monde avec une décomposition internationale de leur processus de production, consistant à exploiter ce que chaque partie du monde peut apporter à leur compétitivité, que ce soit en terme de coûts salariaux, en terme de proximité des marchés ou plus encore, en terme de compétences, de savoir-faire. Il y a des entreprises qui utilisent le monde comme le théâtre des opérations. Ça, c'est la première caractéristique de cette nouvelle économie.

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1.2. Les technologies de l’information

La deuxième, c'est le rôle très important que tiennent les technologies d'information et de communication. Même si je ne suis pas un technologiste, je ne considère pas que les révolutions industrielles sont tirées uniquement par les technologies mais il est incontestable que dans le nouveau régime de croissance, on a ici affaire à des technologies clés, c'est-à-dire qui irradient tout le système économique et modifient en profondeur la manière de fonctionner. C'est banal et je ne développe pas.

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1.3. Une économie fondée sur la connaissance

Deux autres points qui sont beaucoup moins banals et en tout cas, qui me paraissent être le fondement de cette nouvelle économie. Premièrement, c'est une économie fondée sur la connaissance. C'est une opinion qui commence à être largement partagée puisque l'OCDE depuis le début des années 1990 a repris cette terminologie. L'Union européenne a parlé pendant un certain temps de société de l'information, ce qui est, à mon avis, une erreur, entre information et connaissance. Aujourd'hui, on parle de la société du savoir. En France, le Commissariat Général au Plan a admis cette idée et puis, dans un groupe de prospective, c’est la tendance centrale qu'on a adoptée pour 2020.

Donc, aujourd'hui, tout le monde est à peu près convaincu qu'on vit un changement très important. Le savoir a été toujours consubstantiel à la vie économique. Le capitalisme est né de l'irruption du savoir dans l'économie. La révolution industrielle, c'est quand même ça. Mais on aurait atteint un effet de seuil, qui fait qu'aujourd'hui, toute la structuration de la vie économique est tournée vers la production de connaissances en vue d'innovation.

Je prendrai deux ou trois illustrations pour aller très vite. Mais je les développerai tout à l'heure : la montée des dépenses de recherches et de développement. Il y a des débats mais la tendance est sans ambiguïté. La flambée du nombre de dépôts de brevets, l'élévation continue du niveau d'éducation et du niveau de qualification de la main d'œuvre et puis - et cela, on le détaillera tout à l'heure - le rôle extrêmement important que tient l'innovation dans les stratégies d'entreprises.

Pourquoi plus d'innovation aujourd'hui que par le passé ? Sans doute parce qu'on arrive sur des marchés mûrs, avec une croissance ralentie et que pour stimuler la demande, il faut innover. Considérons le marché automobile. Si on était resté à l'époque de la 2 CV, il serait complètement amorphe. Le seul moyen de relancer la demande pour des marchés mûrs, où des gens sont déjà très équipés, c'est sans arrêt de relancer la technique de consommer en introduisant des nouveautés, en créant des nouveaux produits ou en renouvelant les fonctionnalités ou en rajoutant des fonctionnalités aux produits anciens, existants. Et puis, dans un contexte de concurrence exacerbée liée à la mondialisation, l'innovation est la seule manière de se protéger d'une concurrence excessive, destructrice, qui lamine complètement la rentabilité. L'innovation d'un point de vue  micro-économique confère un abri aux entreprises, en réduisant la substituabilité des produits qu'on propose avec ceux des concurrents et donc, ça fait des rentes provisoires. Il y a des monopoles se traduisant par des surprofits. Donc, au niveau micro-économique, c'est tout à fait légitime que les entreprises se jettent à corps perdu dans l'innovation.

Je détaillerai cela mais la connaissance est au cœur de l'activité économique et toute la vie économique et sociale, au niveau micro comme au niveau macro, se structure autour de cette idée de développer la compétence par des capacités d'apprentissage. On va voir que les conséquences sont lourdes; ça remet beaucoup de choses en question par rapport à l'époque fordienne où l'objectif n'était pas tant l'accumulation de savoir mais plutôt le gain de productivité. La productivité par la taille. Je schématise un tout petit peu mais le levier d'efficacité économique, c'était "être gros pour être productif". Là, maintenant, c'est plus ça; c'est "être intelligent pour innover et apprendre".

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1.4. Généralisation de la relation de services

La quatrième caractéristique de cette nouvelle économie, c'est qu'elle procède à la généralisation de la relation de service. On dit souvent que c'est une société post-industrielle, avec le gonflement du secteur tertiaire et le dégonflement relatif de l'industrie. C'est vrai, c'est une caractéristique établie, je ne vais pas le nier mais je crois que c'est plus important que ça, ce qui est en train de se passer parce que ça mène même au dépassement de la distinction entre industrie et secteur tertiaire. Je crois que ce sont des catégories du passé. Aujourd'hui, quelle que soit l'activité dans laquelle on travaille, on est face à la montée de la notion de service, au singulier, le service, pas les services. Pourquoi ? Parce que, dans cette économie nouvelle, l'élément de rupture le plus fondamental par rapport à l'époque fordienne, c'est que c'est une économie qui est tirée par la demande, fondamentalement. Alors que l'économie fordienne était poussée par l'offre, ici on a une inversion totale de la problématique où le point d'impulsion de l'activité économique, c'est la demande finale qui remonte ensuite vers l'amont. C'est d'ailleurs pour ça que l'innovation devient un élément central de la vie économique, c'est parce que justement l'innovation est un moyen de satisfaire la demande finale, de la susciter et de la satisfaire.

Alors, quand on considère que la demande finale est le point de départ de l'activité économique, on redécouvre subitement le client. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je ne suis pas un gestionnaire mais un observateur, je suis frappé de constater dans la littérature managériale, le retour en force du client. On parle du client, satisfaire le client, comme si le client était une invention moderne, comme si les entreprises n'avaient pas toujours eu besoin d'avoir des clients pour écouler leur production. Ce n'est pas un hasard si on se met à parler de clients aujourd'hui, c'est exactement le reflet de cette inversion de problématique, c'est que le client devient réellement l'alpha et l'oméga de l'organisation de la vie économique. Et c'est vraiment une nouveauté, un retournement radical de l'organisation de nos sociétés.

Alors, quand on admet ça, effectivement, une entreprise ne peut survivre que si elle satisfait son client; ça veut dire donc aller au-delà de la transaction; on n'est pas là pour vendre le produit quel qu'il soit ou un service d'ailleurs; on est là pour comprendre dans quelle mesure l'entreprise peut apporter une solution à son client. Donc, on passe de la notion de transaction à la notion de solution. Et dès lors d'ailleurs qu'on admet qu'on est là pour apporter une solution, le produit qui va être l'objet de la transaction n'est qu'un moyen d'apporter la solution. D'ailleurs, en général, on n'est plus sur un seul produit dans cette solution. On ne va pas vendre un produit, on va en général constituer un bouquet de produits complémentaires qui pris ensemble apportent une solution au problème du client. D'ailleurs, quand je parle de bouquet de produits, ces produits sont composés de biens et de services. Regardez les constructeurs automobiles qui font la peinture, le financement, l'entretien, l'assurance, etc. le bouquet intégrant biens et services, apportant globalement une solution. Vous voyez que le constructeur ne se présente plus comme un vendeur de voitures mais comme un apporteur de solution au problème de mobilité (Renault fait des cycles, scooter, mobylettes)….

Donc, on est dans une relation de services. Je suis là pour apporter une solution, pour rendre service. Que je sois du monde de l'industrie ou du monde des services, au pluriel cette fois-ci, ça ne change rien au problème. On est tous devenu des prestataires de service. Vous imaginez que là aussi, ça a des conséquences extrêmement lourdes sur la structuration des entreprises qui ne sont plus là uniquement pour produire mais pour apporter des solutions. La surface de contact avec la clientèle doit être accrue très sensiblement. La capacité d'écoute des marchés doit s'améliorer. On ne peut pas se contenter de raisonner juste sur le moment de la transaction mais sur tout ce qui se passe avant et après la transaction acquiert une dimension qu'elle n'avait pas par le passé, etc. Ce sont donc des changements très lourds. Voilà notre nouvelle économie.

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2. Les critères de compétitivité

En quoi cela modifie les critères de compétitivité pour les entreprises ? Donc, là, je vais être un peu sur le mode déclaratif. Je ne vais pas avoir le temps de démontrer tout ce que je vais vous raconter. Je dirai que ce qui recule, évidemment c'est en tendance, ce sera plus vrai dans 10 ans que cela ne l'est aujourd'hui, bien sûr, c'est la problématique du coût bas, de la compression des coûts. Jusqu'à maintenant, les entreprises, à l'époque fordienne en tout cas, l'entreprise avait une obsession, comprimer ses coûts, réduire ses prix. C'était à la fois une manière de se démarquer des concurrents et une manière de grignoter les marchés. Si le marché automobile a pu sortir du stade de l'artisanat, c'est un peu, notamment, parce qu’Henri Ford a réussi à trouver la manière d'industrialiser la production en faisant baisser le prix du produit, en rendant le produit accessible au plus grand nombre. Donc, c'était vraiment le moteur de l'économie fordienne, par tous les moyens, faire baisser les prix par la compression des coûts. Je ne dis pas que cela a disparu mais à côté de la minimalisation des coûts, d'autres facteurs de compétitivité s'imposent et quelquefois même prennent beaucoup plus d'importance que la compression des coûts.

Quels sont ces facteurs de compétitivité qui s'imposent aux entreprises pour survivre, pour prospérer ?

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2.1. La flexibilité

La flexibilité au sens d'une capacité de réponse aux fluctuations d'un marché qui est complètement imprévisible (rôle de la technologie mais également mondialisation de la concurrence). Les marchés sont devenus imprévisibles à la fois en volume et en qualité, on ne sait pas de quoi la demande sera faite demain. Les entreprises ont dû apprendre depuis vingt ans comment il faut s'organiser pour être capable d'avoir une production à géométrie variable.(le « juste-à-temps » est un exemple parmi d’autres). Donc, apprendre à être flexible, c'est-à-dire à la limite, ne produire que lorsqu'on connaît le marché, ce n'est pas produire sur prévision, c'est produire une fois que le marché est révolu.

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2.2. La réactivité

Deuxième impératif de compétitivité : la réactivité qu'il ne faut pas confondre avec la flexibilité ou alors c'est de la flexibilité d'un niveau supérieur. C'est l'idée que les entreprises sont sur un environnement non seulement incertain mais turbulent. A tout moment, des ruptures peuvent apparaître dans l'environnement des entreprises, à la fois en terme de demande mais également en terme de concurrence, en terme de technologie. La surprise peut être permanente. Donc, face à un environnement qui peut, du jour au lendemain, être radicalement remis en question, les entreprises ont besoin de se ménager de la marge de manœuvre, d'éviter l'enfermement, de pouvoir à tout moment faire marche arrière et se redéployer dans une nouvelle direction. Si demain, l'automobile ne repose plus sur la technologie du moteur à combustion, il faut que les producteurs puissent rapidement basculer vers un nouveau paradigme technologique, par exemple l'électricité. Cela va encore plus loin. Si demain pour des questions environnementales et réglementaires, on interdit la circulation automobile, il faut que l'industrie automobile puisse se redéployer vers autre chose.

Voilà, donc apprendre à éviter le cul-de-sac, l'enfermement, à garder sa marge de manœuvre stratégique. Cela veut dire par exemple en amont, être capable de déceler des signaux faibles, ne pas être devant l'événement une fois qu'il s'est produit mais le voir venir pour pouvoir très rapidement y réagir une fois qu'il se propage. Donc, avoir des antennes, être en situation de veille permanente ou en attitude d'intelligence économique.

Une fois qu'on a détecté les signaux, il faut pouvoir s'adapter aux signaux parce que les détecter si on ne peut pas réagir, cela ne sert à rien. Comment réagir ? Les entreprises ont trouvé les dispositifs pour gagner en capacité de réaction. La manière la moins noble, c'est de se vider, de se vider de tout, une entreprise vide qui externalise tout. Si j'ai peur que demain, les moteurs de voiture ne soient plus des moteurs à explosion mais des moteurs électriques, je sous-traite la fabrication des moteurs, comme ça, si demain je dois arrêter de faire des moteurs à explosion, j'arrête de travailler avec mon fournisseur de moteurs à explosion et je passe un contrat avec des fournisseurs de moteurs électriques. Je n'ai pas investi des milliards dans une technologie qui risque de devenir obsolète.

Donc, la mode du downsizing, des entreprises maigres, vides, etc, c'est un peu ça, c'est-à-dire se resserrer sur l'essentiel et d’externaliser tout le reste. C'est plus facile de reconfigurer un réseau d'alliances et de fournisseurs que de restructurer en interne et de charcuter dans des choses qui sont difficiles à éliminer. Il y a des manières plus nobles de gagner en réactivité, c'est de développer sa propre capacité d'apprentissage. C'est d'avoir en permanence en interne beaucoup de compétences actives et être capable rapidement de se doter de nouvelles compétences. On a tous appris à l'école plusieurs langues étrangères mais si on ne les utilise pas, on les perd. Et bien, on ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait. Moi, j'ai appris l'anglais, je parle l'anglais mais si demain les Américains sont détrônés comme leaders et que ce sont les Allemands qui deviennent leaders du monde, il serait très important que je sache parler allemand mais j'aurai tout oublié. Donc, si je veux faire face à n'importe quelle éventualité, je vais entretenir mes compétences et le dimanche après-midi, je me forcerai à entretenir mon allemand pour le cas où. Les entreprises essaient cela. Chaque fois qu'elles ont hérité de compétences, qu'elles ont acquis des compétences, elles essaient de les laisser actives pour pouvoir à tout moment les mettre en action, si c'est nécessaire. Et puis développer plus généralement les capacités de développement de nouvelles compétences au cas où. Tout ça, ça s'appelle, par exemple, pour prendre une étiquette que tout le monde connaît, le knowledge management, le mécanisme explicite de gestion de la compétence à long terme pour être capable de faire face à ce besoin de réactivité. J'irai même au-delà. L'objectif de réactivité peut même engendrer dans l'entreprise une réflexion sur le métier qui est fondé sur la compétence même, plus que sur le profit; mais, j'y reviendrai tout à l'heure.

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2.3. L’innovation

Enfin, troisième impératif de compétitivité, c'est l'innovation. Au niveau micro-économique, chaque entreprise se doit d'être innovante et j'ai déjà expliqué pourquoi, développer des marchés, s'abriter d'une concurrence frontale. Mais cela aussi impose des restructurations extrêmement importantes. L'entreprise fordienne n'est pas faite pour ça. Bien sûr qu'elle innovait mais elle n'innovait pas en continu. Il faut innover en continu. Cela a imposé de grosses restructurations au monde de l'entreprise; déjà, augmenter les dépenses de R&D. On s'est déjà rendu compte qu'on ne peut pas être une entreprise innovante si seul le laboratoire de R&D se destine à l'innovation. C'est toute l'entreprise qui doit être tournée vers l'innovation. Donc, on apprend à faire en sorte que l'innovation irradie tous les services de l'entreprise et puis, on se rend compte également qu'on n'innove pas en vase clos, qu'une entreprise innovante, elle est ouverte sur l'environnement et qu'elle doit pomper toutes les ressources possibles qui viennent de l'extérieur, collaboration avec des entreprises, collaboration avec des centres de recherche, sous-traitance d'une partie de R&D à des entreprises spécialisées en R&D etc. Donc en gros, le processus d'innovation s'est beaucoup complexifié et irradie complètement la structure interne de l'entreprise. La gestion des ressources humaines ne se fait pas de la même manière selon qu'on cherche à être innovant ou non. L'innovation, c'est l'homme qui apprend, donc, il faut donner à chacun la capacité d'être un pôle d'apprentissage. Il faut que les circuits de circulation de l'information à l'intérieur de l'entreprise soient décloisonnés pour que les expériences se propagent, etc. Ainsi depuis 20 ans, cela a énormément bougé dans la structure interne des entreprises pour faire face à ce nouveau défi de l'innovation permanente. Là où je crois qu'on a quelque chose de plus fondamental encore, c'est de voir apparaître des entreprises qui redéfinissent leur métier par rapport à cela. C'est-à-dire que, comment faire partie des leaders innovants, en matière d'innovation, certainement pas en dispersant sa capacité d'apprentissage sur trop de cibles à la fois. Donc, il faut apprendre à resserrer son effort d'apprentissage sur un petit nombre de compétences. Vous remarquerez que nombre d'opérations de fusion et acquisition qui ont marqué les dernières décennies, ont été motivées par le désir de la part de certaines entreprises de recentrer leur activité par rapport à des compétences fondamentales. De plus en plus d'entreprises se définissent d'abord par rapport à des compétences qu'elles pensent être en mesure de pouvoir maîtriser et développer et à partir de ces compétences, elles étudient sur quels marchés et dans quels produits elles peuvent valoriser ces compétences. Vous voyez encore un changement de perspective par rapport à l'époque fordienne, où on était d'abord défini par rapport à des produits, par rapport à des équipements productifs. Maintenant on se définit par rapport à des savoirs que l'on maîtrise, et on réfléchit dans quel cadre on peut valoriser ses savoirs. C'est comme ça qu'un fabricant de montres a cru, à un moment, pouvoir se lancer dans la production de voitures. Mais ça ne marche pas à tous les coups.

Donc, voilà, réactivité, flexibilité, innovation. Je crois que c'est vraiment les préoccupations qui ont gagné beaucoup dans l'esprit des entreprises au cours des dernières années et qui ont impliqué des changements stratégiques, des changements dans l'organisation, lourds. Et comme c'est très lourd, ça ne s'est pas fait du jour au lendemain, c'est extrêmement douloureux et c'est comme ça que la crise a duré. Il a fallu trouver ces nouvelles formes d'organisation efficiente.

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3. Entreprises et territoires

Ce sera le troisième point de mon exposé, cela modifie, si on va au bout des choses, ça modifie l'attitude des entreprises à l'égard des territoires. Pourquoi ? Parce qu'on peut considérer qu'une entreprise, lorsqu'elle a une stratégie de localisation, c'est le cas des grandes entreprises, ce n'est pas forcément le cas des petites, recherche à travers sa localisation, des éléments qui vont stimuler sa compétitivité. Alors, si je schématise avec un avant et un après. Avant, l'entreprise cherchait à minimiser ses coûts. L'entreprise fordienne cherchait à minimiser ses coûts. Donc, elle a cherché une localisation qui l'aide à minimiser ses coûts. Donc, dans le contexte des années 60, des marchés qui sont encore fragmentés, on n'est pas dans la mondialisation d'aujourd'hui, ça veut dire quoi : on va tenter de s'implanter là où la main d'œuvre est bon marché, là où la matière première est accessible et dans le cas de la France, je crois que cela a largement profité à d'autres régions également, ça provoque une certaine décentralisation industrielle et les grands établissements vont s'implanter quasiment en rase campagne, là où l'agriculture libère de la main d'œuvre non qualifiée, très bon marché. On va quand même se situer à proximité des grandes infrastructures de transport parce qu'il faut se rapprocher des marchés ou à proximité des matières premières. La géographie de la France est marquée par cette époque-là mais je pense que celle de la Belgique n'en est pas très éloignée. Et puis évidemment quand les transports s'améliorent, quand les frontières s'ouvrent, cette logique-là de localisation, elle pousse à la délocalisation, c'est une force centrifuge, on ira chercher les salaires bas au bout de la planète lorsque cela devient économiquement possible.

Cela continue à exister. On a toujours des délocalisations pour raison de coûts salariaux mais c'est souvent une grande frayeur. Mais si c'était uniquement la seule motivation, le seul critère de localisation des activités économiques, et bien nous serions devenus des pays pauvres et les pays pauvres seraient devenus les pays riches. D'ailleurs, on aurait maintenant des vagues de relocalisation puisque les salaires auraient tellement baissé chez nous suite à cette évasion de l'emploi que nous serions devenus des terres d'élection de la délocalisation. Donc, ce n'est pas comme ça que ça se passe. L'essentiel de la production se fait encore là où les salaires sont les plus élevés. Donc, manifestement, même s'il y a des forces centrifuges, il y a également des forces qui retiennent les emplois et les activités dans les pays riches à salaires élevés. Alors, justement, c'est que, à ce souci de compression des coûts, la nouvelle économie ajoute de nouveaux critères de localisation de la part de nos entreprises qui font face à ces nouveaux critères de compétitivité. Donc, les entreprises vont rechercher maintenant de la part des territoires, des éléments qui vont les aider à atteindre ces nouveaux objectifs de flexibilité, de réactivité et d'innovation.

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3.1. Comment un territoire peut aider l'entreprise à être flexible ?

La flexibilité. Comment un territoire peut aider l'entreprise à être flexible ? Peut-être déjà en étant proche de la demande. Les délais de réaction sont plus courts. En étant un territoire qui apporte l'information sur ce qui change. La flexibilité est d'abord nourrie par l'information. Donc, avoir des têtes chercheuses un peu partout, être au cœur de la tourmente pour voir ce qui se passe. Et puis, une fois qu'on a perçu le signal, il faut réagir vite d'un point de vue productif et logistique, cette fois-ci. Donc, ça veut dire, le fait de régulation sociale qui permet de jouer un peu à l'accordéon avec ses effectifs, par exemple, pas trop de rigueur dans le droit social, et surtout ensuite des moyens logistiques extrêmement efficaces, des moyens de transport performants, et puis doublés aujourd'hui de moyens de télécommunication qui permettent de gérer cette logistique au plus vite. Vous remarquerez qu'on n'est pas dans les pays du tiers-monde avec ce que je viens de vous dire. Ou alors certains pays du tiers-monde, ceux qui ont déjà décollé, des pays de l'Asie du Sud Est mais vous n'irez pas au fin fond de l'Afrique noire parce que les salaires sont très bas, si vous n'avez pas d'autoroute ni d'internet à haut débit, etc. Gérer cette complexité des flux logistiques est telle qu'on n'est pas plus mal au sein de la vieille Europe pour gérer ce genre de choses.

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3.2. Comment un territoire peut aider l'entreprise à être réactive ?

La réactivité, cette capacité de réponse stratégique aux ruptures de l'environnement. Où est-ce qu'on est le mieux placé pour y faire face ? Là, il faut être dans l'information. Il faut sentir les signaux faibles en terme de technologie, en terme de mode etc. On verra à quel type de territoires ça promeut et ce n'est pas n'importe où qu'on est au cœur de l'information, pas l'information écrite, parce qu'avec internet, on peut accéder à n'importe quoi, la tendance, l'air du temps, ça c'est pas écrit. Ensuite, pour être très réactif, il faut pouvoir couper les branches mortes rapidement et puis, repartir sur autre chose. Couper une branche morte, il y a des endroits où on peut le faire facilement, ça ne se voit pas mais il y a des endroits où quand on le fait, on a tout de suite les projecteurs face à soi. Quand Renault a fermé une filiale à Vilvoorde, c'est un traumatisme local. Donc, il y a des endroits où c'est plus facile que d'autres de couper les branches mortes. A la limite, plus on est petit, en relatif, dans l'environnement dans lequel on baigne, plus c'est discret. Et puis, comme il faut se redéployer en renouvelant des contrats, plus il y a de la densité économique là où on est, plus c'est facile de retrouver des nouveaux partenaires, de se redéployer. On voit bien que la densité économique va aider à atteindre cet objectif de réactivité.

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3.3. Comment un territoire peut aider l'entreprise à innover ?

L'innovation. Comment un territoire peut aider une entreprise à innover ? Je l'ai dit, l'innovation, ce n'est pas qu'en interne. Même si ce n'était qu'en interne, le carburant premier de la capacité d'innovation, c'est la main d'œuvre, la main d'œuvre très qualifiée. Donc, on va rechercher un territoire où on va pouvoir mobiliser sur place une main d'œuvre très qualifiée, pas en général, très qualifiée dans les domaines du savoir qui constituent le métier de l'entreprise. Eventuellement, si la main d'œuvre n'est pas sur place, on va essayer de la faire venir. Attention, pour qu'elle vienne cette main d'œuvre très qualifiée, elle a des exigences, il lui faut un cadre de vie très agréable, il lui faut un marché du travail suffisamment riche pour que le conjoint ou la conjointe puisse également s'établir, il faut que les enfants puissent baigner dans une ambiance propice, à la fois sur le plan culturel, sportif, éducatif, etc. Donc, en gros, si le territoire n'a pas déjà la main d'œuvre cherchée par l'entreprise, si l'entreprise se donne la peine de la faire venir, il faut que du point de vue résidentiel cette fois-ci, le territoire soit suffisamment attractif pour capter cette main d'œuvre très qualifiée qui est nécessaire pour l'innovation dans l'entreprise. Cela, c'est dans l'hypothèse où l'innovation se fait en vase clos. Je vous l'ai dit, ce n'est pas en vase clos l'innovation aujourd'hui, c'est en relation permanente avec l'environnement. Donc, il faut un environnement qui va stimuler la capacité d'innovation de l'entreprise. C'est quoi ? Par exemple, la proximité immédiate d'une recherche publique dans les champs du savoir labourés par l'entreprise pour pouvoir établir des relations avec les chercheurs. Cela va être la proximité d'autres entreprises qui travaillent sur les mêmes branches du savoir. Comme ça, on pourra passer des accords de coopération, on pourra travailler ensemble, mettre en commun des actifs ou même tout simplement bénéficier de ce que Marshall a appelé « l'atmosphère industrielle. ». Les cadres vont jouer au tennis le dimanche avec les cadres de l'entreprise d'en face et puis ils vont s'échanger des choses. Comme disait Marshall, les secrets de l'industrie cessent d'être des secrets, ils sont dans l'air. Voilà, donc un environnement extrêmement stimulant qui va m'aider à innover.

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4. La métropolisation

Bon, si je résume tout cela, ce sera mon dernier point, la conclusion. Quelles conséquences sur la géographie économique ? Quels sont les territoires qui permettent d'être le plus flexible ? Les territoires au cœur des hub, à l'intersection des grandes zones de consommation, très richement dotées en infrastructure de communication (transport et téléphone). Quels sont les territoires qui vont maximiser ma capacité d'être réactif ? Les territoires à très forte densité économique. Quels sont les territoires qui vont m'apporter la meilleure contribution dans l'effort d'innovation ? Les territoires très richement dotés en ressources cognitives. C'est marrant, mais c'est quasiment les mêmes à chaque fois. Les qualités associées à l'un des critères de compétitivité ressemblent étrangement à ceux associés aux autres critères de compétitivité et donc, les territoires qui s'en sortent mieux sont ceux qui ont la plus forte densité économique, c'est-à-dire qui ont les infrastructures de transport, d'éducation, de recherche, qui ont une grande diversité de prestataires de services sur place, un bassin d'emploi riche et diversifié, une activité culturelle intense, qui sont en relation avec les autres grandes métropoles internationales etc. Tout cela, ça s'appelle la métropolisation, c'est-à-dire une tendance croissante, observée statistiquement d'ailleurs, dès aujourd'hui, une tendance croissante à la polarisation des activités économiques autour des grandes métropoles, soit directement au cœur de la métropole, soit dans le cadre, on en parlait tout à l'heure, de satellites relativement spécialisés mais raccordés directement à la métropole. C'est une géographie en rupture par rapport à celle qu'on avait connue à l'époque fordienne. Je ne sais pas si vous vous rappelez de cela, à l'époque fordienne, on parlait d'une géographie économique fondée sur le modèle centre - périphérie. Les centres, souvent des grandes métropoles, qui irradiaient dans une périphérie, un peu comme les cercles concentriques, à mesure qu'on s'écartait, on avait une nouvelle répartition des activités économiques et la périphérie était sous la dépendance de la métropole mais la zone périphérique pouvait être extrêmement étendue. Ce type de géographie économique s'efface au profit d'une autre, qu'on appelle une économie d'archipel, qu'on appelle également une géographie en doigts de gant, qui est un modèle complètement différent, discontinu, complètement discontinu. Vous avez quelques grands pôles, des métropoles en réseau à l'échelle internationale, qui entretiennent des relations extrêmement intenses, ce ne sont pas des îles désertes comme ces centres périphéries qui pouvaient être auto-suffisants. Les grandes métropoles sont en relation, en réseau très intense les unes avec les autres et font vivre dans leur mouvance des satellites, des pôles spécialisés, qui sont directement rattachés à eux. Ce qui est frappant dans cette géographie économique, c'est qu'entre les satellites même dans la zone d'influence métropolitaine, entre les satellites, et surtout entre les grandes métropoles, on voit se développer de gigantesques déserts économiques où l'activité chute, l'emploi s'érode, où finalement on sent bien qu'on n'arrive pas à contrarier cette tendance à la polarisation. Donc, une dualité croissante dans la géographie économique avec des pôles d'expansion qui raflent tout, c'est la logique des aimants, ces aimants, il n'y a plus d'obstacle à l'expression de ces forces magnétiques, parce que la plupart des obstacles à la mobilité, en terme de transport, de communication, d'information ont été levés, et bien les effets via l'agglomération jouent  à plein et captent de plus en plus l’activité.

Dans un contexte pareil, on imagine bien que penser le développement local, penser une stratégie de développement du territoire, ça se pose dans des termes un peu différents. En tout cas, ça ne peut pas se poser en occultant ces nouvelles tendances de la géographie économique, sinon on risque de s'épuiser à vouloir contrarier les mécanismes qui ont une force d'inertie énorme. Donc, il faut comprendre la nature des phénomènes et tenter de voir comment on peut, tout en suivant le mouvement, tirer son épingle du jeu.

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Débat

 

Emile SIMON

J'ai beaucoup apprécié le développement de vos idées dans la mesure où il m'est arrivé, pendant les 15 à 18 dernières années, de vivre avec des milieux anglo-saxons, à la frontière de nos pays latins, la Wallonie, la Belgique et effectivement, ce que l'on pensait est venu souvent ou inspiré des Etats Unis. Et quand vous terminez votre conclusion, en invoquant ce terme de force d'inertie, ça me fait effectivement "tilter" quelque part dans la mesure où je me suis posé la question de la capacité à mettre en œuvre des idées produites de manière endogène ou externe de cette Wallonie que j'aime bien mais je suis installé à Bruxelles depuis longtemps et je vis en international. Alors, ça me pose toute une série de questions, quant à l'attitude des forces vives et des milieux productifs qu'ils soient véritablement du secondaire ou du tertiaire. Je suis curieux de remarquer qu'on s'oppose, en Wallonie, au terme de la mondialisation. Cela émeut beaucoup de gens à partir du moment où la mondialisation se fait à flux inversé, parce qu'au 19ème siècle, quand la Belgique était le second pays industrialisé du monde, on ne se gênait pas pour produire intensément dans les industries manufacturières ou de base et de s'enrichir en exportant partout, en ne blâmant personne de vouloir acheter à l'étranger. Dès le moment où ce sont des petits Chinois ou d'autres qui produiraient, mais à flux inversé, ça fait un émoi politique ou syndical ou social, qui est, je trouve, de mauvais aloi parce que chacun doit avoir une chance de faire de l'expansion. Mais, comment, dans tout ce schéma d'entreprise où j'ai vécu et je me reconnais assez bien, voyez-vous des efforts à faire et vers qui, pour contrer ces forces d'inertie sur lesquelles vous avez fait la mention en terminant votre conclusion ?

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Willy BURGEON

J'ai été moi aussi très intéressé par votre exposé. C'est une excellente analyse de la situation présente, qui rejoint d'ailleurs – j'ai été parlementaire pendant 28 ans, notamment parlementaire wallon – qui rejoint d'ailleurs les conclusions du SDEC (schéma de développement de l'espace communautaire) et le SDER (schéma de développement de l’espace régional wallon).

La métropolisation, c’est vrai qu’ici, Philippe Destatte vient de le dire, nous n'avons pas de métropole. Ce qui ressemble à une métropole la plus proche, les plus proches, ce sont Bruxelles et Liège. Et nous n'avons pas ici, nous n'avons plus et Monsieur a dit tout à l'heure que nous avons été dans la première partie du 19ème siècle la deuxième puissance économique du monde, nous n'avons plus la puissance. Moi, j'en déduis, j'en ai déduit une conclusion politique. Je suis devenu rattachiste à la France. Cela part de ce sentiment, de cette volonté rattachiste, part d’une volonté d'associer Bruxelles. Je ne suis pas de ces Wallons qui veulent isoler la Wallonie de Bruxelles. Je veux que Bruxelles, que nous collaborions ensemble, et alors, je regarde très fort vers Liège et l’Euro-regio. C'est une première réflexion.

Maintenant une autre question. Ce qui m'a frappé dans votre exposé, c'est que vous n'avez pas évoqué le social. Peut-être n'avez-vous pas eu le temps, alors je vous tends la perche. Ce qui me fait peur, c'est que finalement les entreprises dans le cadre de la mondialisation et de la globalisation, vivent un peu en interne, un peu pour elles-mêmes et de plus en plus pour des entités, qui vivent pour elles. Pourquoi les entreprises existent-elles ? Pour permettre à une certaine caste de s'enrichir de plus en plus ? Pour donner un prétexte à Bush d'envahir l'Irak ? Parce que derrière, il y a déjà les entreprises. Ils n'étaient pas encore entrés dans la danse qu'il y avait déjà beaucoup des contrats qui étaient signés avec ceux qui avaient les puits de pétrole avant même que ces puits de pétrole ne soient incendiés. Donc, vous avez cité Vilvorde, Renault. On peut aussi citer Arcelor à Liège. On peut aussi, et là, c'est un autre exemple, citer Clabecq et si Clabecq n'a pas été fermé, j'ignore si on ne fermera pas Clabecq un jour, c'est parce qu'il y a eu une révolte ouvrière. Et si Arcelor a dû canner un tant soit peu, c'est parce qu'il y a eu une pré-révolte ouvrière à Liège. Alors, je crois que de toute façon, par rapport à cela, il faut tenir compte du social. L'entreprise ne vit pas pour elle-même ou pour une caste. Non l'entreprise, et là, j'avance la dimension humaniste, vit pour servir, existe pour servir  l'humain. J'aimerais bien avoir votre sentiment sur cette question.

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Dominique HIGUET

Moi, j'ai envie de vous poser une question, en vous écoutant, vous parlez d'entreprise. Est-ce que vous faites une dissociation ou bien vous donneriez une évolution différente à l'entreprise privée ou à l'entreprise publique qui m'interpelle très fort. Parce que je crois que tous ces phénomènes ne sont pas sans influence, en tout cas, sur les entreprises publiques. Est-ce qu'il n'y a pas là un rôle, une remise en question du rôle de l'état au sens large du terme, à tous les niveaux de pouvoir ? Est-ce que l'entreprise publique autant que l'entreprise privée ne doit-elle pas aussi se positionner et réagir et s'adapter à tout ce phénomène de marché, d'évolution, de compétitivité. Est-ce que là, quelque part, ne sommes-nous pas à un moment charnière, à une étape charnière de dire finalement : l'Etat, il doit faire quoi, comment doit-il se positionner dans cette dimension économique et dans ce changement ?

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Philippe MOATI

L’inertie

Dans l'ordre, comment vaincre les forces d'inertie ? Je ne sais pas. Les entreprises essaient de se soigner. Elles essaient d’insuffler une logique du changement permanent, de miser sur l’intelligence économique en amont, le knowledge management en aval, cela répond à ce genre de soucis. Mais déjà les entreprises qui prononcent ces termes-là et qui les appliquent en leur sein, ont déjà fait 90 % du chemin. Le fait de s'intéresser à cette discipline, c'est déjà qu'on est très sensibilisé. Je ne sais pas. Là, on parle des entreprises qui ont subi la remise en cause permanente parce qu’elles sont sur les marchés. Mais pour les administrations, les institutions qui n'ont pas le rapport au marché, la sanction permanente du marché, l’aiguillon est quand même beaucoup moins fort. Il y a un phénomène culturel, l’inertie, c’est la difficulté de remettre en cause les schémas mentaux. Si on s’y prend de manière très précoce et qu’on forme nos jeunes au sens critique, au changement permanent, etc….

Le social

Le social ? Un chef d'entreprise, il n'est pas fait comme ça. Son métier de chef d'entreprise, c’est de chercher à gagner de l'argent, c'est normal. Ca ne m’émeut pas. Ce n’est pas à lui de s'occuper du social, de s’occuper d'éthique ou d'environnement, c'est pas son métier. C'est à l'Etat justement de donner des règles du jeu, et de dire : toi, entreprise, gagnes ta vie, enrichis-toi, c'est ton problème, c'est ta vocation, mais je t'ordonne, je te contrains à respecter telle contrainte environnementale, à ne pas descendre en dessous de tel seuil de respect de la personne dans le social, etc. Tout ce qu’on dit actuellement sur l’éthique, je n’y crois pas un instant. Je ne crois pas que l’entreprise du XXIe siècle sera une entreprise éthique. Elle ne le sera pas spontanément. Si elle prend les couleurs de l’entreprise éthique, c’est qu’elle y voit un profit potentiel, rien de plus.

Les régulations

Cela nous renvoie à la question des régulations. La nouvelle économie est un passage d'un régime de croissance à un autre. Cela veut dire également : casser les vieilles régulations et en construire de nouvelles. Et c'est toujours plus facile de casser que de reconstruire. Là, je crois qu'on est un peu au milieu du gué. On a démoli, démantelé les régulations associées à l'époque fordienne, notamment la rigidité du marché du travail. C'est vrai, dans l'époque contemporaine, on ne peut pas vivre avec la rigidité du marché du travail qu'on a héritée du fordisme. C'est impossible. L'Etat Providence, on voit bien qu'il ne peut pas marcher aussi bien dans l'époque contemporaine. La notion de services publics, il faut aussi qu’elle s’ajuste, qu’elle s’adapte. Certaines activités qu'on avait soustraites au marché, aujourd'hui, on se demande si on ne va pas les remettre sur le marché. Donc, les régulations anciennes se sont détraquées. Forcément, il est temps de s'en débarrasser, elles ne marchent plus, elles alourdissent. On a appelé cela dérégulations souvent. C'est vrai que du coup, les ultra-libéraux profitent de cela : il faut décorseter l'économie, laisser l'économie fonctionner librement sans régulation. Je ne partage pas cette opinion. Mais c'est un peu le son de cloche américain, notamment de l'administration actuelle. C'est le discours qu'ils tiennent. Comme c'est la puissance dominante, ce qu'elle dit, fait référence.

Je ne pense pas que l'économie puisse fonctionner sans régulations. Ce n'est pas possible. Simplement à un nouveau régime économique, il faut trouver une nouvelle forme de régulations. Et c'est ça qui reste à construire. Autant maintenant, on commence à voir à peu près les caractéristiques essentielles de la nouvelle économie, on a encore du mal à voir les régulations parce qu’autant, la nouvelle économie s'est imposée un peu par elle-même, c'est une génération spontanée, j'ai envie de dire, par une somme de microdécisions, autant la régulation qui sera associée à cela est faite de décisions politiques donc des rapports de force. Et là, il y a quand même plusieurs visions du monde qui s'opposent à travers le monde et chacune de ces visions du monde est portée par du pouvoir. Là, je crois que l'Europe est en train de faire une bêtise, notre division, notre incapacité à avoir un projet clair fait que c'est le modèle américain qui est en train de s'imposer sur tout. Le copyright s'impose face aux droits d'auteurs, par exemple dans le domaine artistique, ce n’est pas rien. Effectivement, tout le domaine du savoir est brevetable. Les Américains ont décrété cela, en Europe on avait une vision de la propriété intellectuelle beaucoup plus nuancée. La notion d’exception culturelle, en Europe, on y tient beaucoup, les Américains s’en foutent et vont finir par nous imposer leurs vues. L'idée qu'il puisse y avoir un service public, c’est quand même une originalité européenne. On est passé à la notion de service universel, c’est déjà en train de s’estomper. …

On peut rester fidèle à des valeurs, associées justement à la notion d’entreprise publique ou au rôle de l'Etat. Par contre, les modalités de production de ces services sont à redéfinir. Je crois qu'on ne peut plus se contenter aujourd'hui d'une administration qui fournit des prestations à des administrés. Le règne du client existe aussi à ce niveau. On a tous à gagner en réactivité, en créativité, en respect de la personne, qu’on soit du privé ou du public. Simplement, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n'est pas parce qu'on réforme la manière de produire le service public qu'il faut condamner le service public et faire tout basculer dans la sphère privée. Donc, là, il y a un effort de création de nouvelles régulations mais je crois qu'on est très en retard. Et puisqu'on est en retard, et qu’on n’est pas assez fort, ceux qui sont puissants imposent leur règle. Et ça, c'est très embêtant parce que dans l'histoire, les fenêtres pendant lesquelles se définissent les régulations sont assez courtes. On est en plein dedans et on n'a pas la main sur les définitions des régulations. On va se voir imposer un type de société qui ne nous convient pas forcément. Alors que, sur le papier, si on unit nos forces, on a les capacités d’organiser le monde à notre manière à nous. Je pense que le modèle social européen, ça veut dire quelque chose. Ce n'est pas le modèle américain. Et l'exemple de la fin des années 90 est intéressant, la nouvelle économie, on l'associait avec l'économie américaine. Ben non, on se rend compte qu'à la fin des années 90, que les économies scandinaves ont été également très performantes en matière d'innovation, de nouvelle économie, … et pourtant avec un modèle social très différent. Ce n'étaient pas les dérégulations à tout prix, ce n'étaient pas les marchés du travail complètement rendus aux forces du marché et pourtant cela a donné des bons résultats aussi.

Donc, il y a plusieurs manières de réguler cette nouvelle économie et la manière ultra-libérale américaine en est une. On peut en imaginer d'autres. Encore faut-il avoir le pouvoir d’imposer des règles à l’échelle internationale, parce que le premier étage de cette fusée de la mondialisation fait que les régulations se définissent à l’échelle mondiale. Si on ne peut pas influencer le jeu à ce niveau là, on subira les règles des autres.

La place de l’homme

Pour finir avec le social, cette nouvelle économie a évidemment des implications sociales extrêmement fortes, a priori plutôt favorables d'ailleurs. Je commence par le favorable et puis je montre ce qui est un peu angoissant.

Quand on dit innovation, apprentissage, économie de l’immatériel, il est évident que l’homme est au cœur de cela. L'entreprise fordienne disposait de grosses machines qui chassaient l'homme d'ailleurs de l'usine et pour le peu d'hommes qui restaient, il fallait comprimer les coûts salariaux. Donc, l'entreprise fordienne n'était pas très favorable. Si on a obtenu des avancées sociales à cette époque-là, c'est parce que la lutte des classes était très forte et que l'organisation de la classe ouvrière a permis d'arracher des avantages. Dans la nouvelle économie, je pense qu'assez naturellement, les entreprises dans leur logique interne ont besoin de reconnaître la place de l'homme et d'accorder des avantages à l'homme parce qu’aujourd’hui, c'est l'apprentissage, c’est l’homme qui fait la richesse. Donc, on a besoin de salariés qui vont se donner corps et âme à l'entreprise. C'est presque l'amorce du revers de la médaille. Mais pour qu'ils se jettent corps et âme dans la vie de l'entreprise, il faut les traiter correctement, il faut les chouchouter. On voit se développer en France des cabinets de consultants spécialisés dans ce que l'on appelle l'ERM, Relationship. management, c'est-à-dire des entreprises qui vont apporter des prestations de services aux salariés, du pressing, livraison à domicile, coiffeur, formalités administratives, entretien de la voiture, etc. On gère le quotidien, les petits problèmes du quotidien des salariés mais pour que les salariés soient plus disponibles pour l'entreprise. Donc, en gros, les travailleurs, manipulateurs de symboles, pour parler comme Reich, ceux qui ont un rôle crucial dans cette nouvelle économie, sont chouchoutés (stock option, etc.)

Contrepartie maintenant, ils sont super-exploités. Pas seulement leur temps, mais aussi leur personne, ce n’est pas que la force de travail. Un ouvrier de chez Renault, il a sa force de travail pour 8 heures. Là, c'est, je donne toute ma personne, ma capacité de réflexion, ma créativité, ma sensibilité, mon sens du relationnel, je donne toute ma personne sans limite de temps. Je travaille aussi à la maison. J'ai mon portable. J'ai ma connexion internet, etc. Quand on réfléchit, on réfléchit tout le temps. Donc, invasion de la vie professionnelle partout, implication totale de la personne. D'ailleurs, en cas d'échec professionnel, c’est la personne qui morfle. Il y a surexposition de la personne avec tous les traumatismes que cela peut générer. Il commence à y voir des études en France, je ne sais pas si vous en avez en Belgique, qui montrent les nouveaux traumatismes, les nouvelles pathologies du travail associées à cette manière de gérer l'être humain.

Et ça, ce sont les privilégiés parce que ce système économique laisse des gens sur la route. Ceux qui ne rentrent pas là-dedans, ceux qui n'ont que leurs mains à apporter, ou une capacité très réduite d'apprentissage ou d'innovation, ceux qui n'alimentent pas la machine, les « surnuméraires », ils ne servent à rien. Comme on est riche, on peut les entretenir, on a des politiques d’assistance… Mais on n'en a pas besoin avec tous les dégâts que cela peut provoquer dans une société ou malgré tout, la construction de la personnalité passe encore par le travail. Donc, ceux-là sont exclus du monde du travail ou, presque pire, ils sont à la marge du système. Puisque voilà encore une dérive possible du système. J'ai parlé de l'entreprise qui jouait l'innovation, mais il y a toutes celles qui jouent la flexibilité avant tout et celles-là, elles vont continuer de considérer que le travail c'est d'abord un coût à réduire et un élément de rigidité à flexibiliser. Donc, pression extrême avec de nouveaux outils, outils qu'il n'y avait pas par le passé. Un droit du travail, un droit social qui s'est un peu effrité, avec moins de protection et puis des innovations telles que travail précaire, temps partiels contraints, …Donc, on a les exclus, ceux qui n'arrivent pas à entrer sur le marché du travail et on a une frange assez importante de salariés qui servent d'amortisseurs pour cette machine économique qui a besoin de beaucoup de flexibilité, des gens qu'on prend, qu'on rejette, qu'on paie une misère d'ailleurs. Ils ne sont pas stratégiques puisqu'ils servent d'amortisseurs.

Voilà, le côté sombre du social associé à cette nouvelle économie mais là encore, la proportion de bon et de mauvais va dépendre des régulations qu'on met derrière. Je pense que le système n'est pas intrinsèquement mauvais pour l'homme. Je pense même plutôt qu'il est meilleur pour l'homme que le système passé parce qu'encore une fois, l'homme est le cœur de la compétitivité des firmes, ce qui est quand même relativement nouveau.

Maintenant, l'entreprise a spontanément besoin de liberté, le patron fait son métier quand il exploite. Aux régulations de mettre des garde-fou et de limiter les dégâts que peuvent générer ses nouvelles relations du travail.

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Eric JURDANT

Je souhaiterais faire un pont avec ce que vous venez de dire, parce que j'avais noté pendant votre exposé, que peut-être le secteur rural, ce fameux désert économique, ou en voie de désertification, avait peut-être une chance à saisir également. Parce que la métropole un moment donné va connaître aussi des limites. Je me rappelle avoir assisté à une réunion au niveau de l'Union européenne, où Madame De Palacio nous disait que la perte économique que rencontrait l'Europe par les files d'attente des voitures et par les bouchons devenait catastrophique aussi. Donc, nous allons connaître nos limites également. Alors, je trouvais qu'il y avait un peu une contradiction entre cette réalité qu'est la métropolisation et en même temps, cette perte qu'elle entraîne. Et donc, là, est-ce qu'il n'y a pas une réflexion justement à mener. Mais je crois qu'elle est en route d'ailleurs, parce que le secteur rural notamment s'interroge beaucoup sur son avenir parce qu'en terme de qualité de vie, on remarque quand même qu'il y a un attrait extraordinaire; en terme de services, il y a énormément de services de recherche, de pensée qui s'établissent en milieu rural pour alimenter la métropole. Je crois qu'il y a des exemples qui peuvent être cités, les lieux de décision se situeront évidemment dans la métropole mais peut-être que certains travaux d'externalisation vont se trouver en dehors de la métropole. Est-ce qu'il ne va pas y avoir quand même un jeu de répartition, évidemment dans un certain rayon peut-être, limité au rayon, c'est le satellite. Enfin, la réflexion est posée. Je crois qu'il faut peut-être aussi alimenter cette dynamique et l'homme peut trouver des solutions à tout problème. Je crois qu'on est là pour ça. Voilà, je voulais faire le pont avec votre réflexion. Moi, je crois qu'il n'y a pas de choses définitives, je crois beaucoup en l'avenir, et je crois qu'on a une capacité de réaction et nous devons l'anticiper. C'est un peu l'objet de nos réunions aujourd'hui.

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Jean-Marie HUYBRECK

Par rapport aux interventions des premières personnes concernant l'inertie et le transfert public – privé, je voudrais vous poser une question. Vous nous avez dit dans votre analyse que l'endroit où ça se passe, c'est plutôt les métropoles, c'est Ile-de-France, la périphérie de Londres, Milan, pour l'Allemagne, je ne sais pas si c'est le Bad Wurtenberg ou la Westphalie. Est-ce que c'est automatique, est-ce que c'est la densité économique et la densité culturelle qui produit automatiquement la clairvoyance, c'est-à-dire la disparition de l'inertie et la compréhension du public par rapport à l'état privé ou bien, est-ce que, dans la connaissance que vous avez des régions d'Europe, vous pouvez dire les endroits où manifestement cette inertie et cette convergence public – privé sont apparues. Le problème de la Wallonie, le président de l'Union wallonne des Entreprises l'a dit, c'est un déficit d'entreprises. Pour que nous puissions recoller à la moyenne du développement économique européen, il nous faut, je ne sais pas combien il a dit, 100.000 entreprises, et donc notre problème, c'est bien justement comment vaincre cette inertie et faire partager cette dialectique public – privé de cette nécessité de densité que nous n'avons pas. Alors, est-ce que nous n'avons pas d'autres solutions que de se laisser aller par l'état de l'économie mondiale, un peu comme un bouchon sur la mer ou bien est-ce qu'il y a des exemples de régions qui n'avaient pas au départ cette densité naturelle, et qui ont pu l'acquérir, vaincre l'inertie et …

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Philippe MOATI

L’homme – les hommes. J'ai envie de dire : chacun sa discipline. Vous savez, le monde est complexe. On ne peut pas vouloir appréhender tout en même temps, sinon on n'arrive à rien. Donc, c'est vrai qu'en tant qu'économiste, je me suis tout le temps intéressé ou aux entreprises ou à l'homme au singulier. Le destin de l'humanité, ce sera pour d'autres. Je reconnais que l'analyse pêche la-dessus, mais on ne peut pas tout observer. ..

Mécanismes auto-régulateurs

On parlait d'asphyxie et là, vous renvoyez à un mécanisme auto-régulateur. Les phénomènes de polarisation obéissent à une logique cumulative c'est-à-dire qu'en gros, le pôle appelle le pôle. Un centre commercial, c'est vraiment la logique de polarisation. Vous avez envie d'aller voir un centre commercial, s'il est riche en magasins, s'il y a beaucoup de magasins. Donc, quand un centre commercial est riche en magasins, du coup, ça attire beaucoup de monde et comme il attire beaucoup de monde, beaucoup de commerçants ont envie d'y aller parce qu'il y a beaucoup de monde. Donc, d'autres commerces s'y mettent et comme il y a d'autres commerces qui s'y sont mis, le centre commercial est encore plus attractif et il attire encore beaucoup plus de monde. Vous voyez comment un centre commercial peut devenir de plus en plus puissant. Inversement, celui qui commence à être un peu juste, qui a perdu des commerces importants, il y a moins de monde qui y va. Les commerces qui sont en place sont en difficulté; certains périclitent. Donc, comme le centre est encore plus pauvre, moins de clients y vont. Voilà, comment le déclin appelle le déclin. Donc, c'est très vicieux dans la géographie économique, c'est qu'on a affaire à des phénomènes spontanés cumulatifs auto-entretenus. Ce qui veut dire que, et ça répond à votre question, la plupart des métropoles effectivement, il n'y a pas eu de décision d'avoir une logique de développement métropolitain. Elles étaient déjà très denses, elles se sont densifiées encore. Point. Ce n'est pas parce qu'on était génial en Ile-de-France. Au contraire, je pense qu'on a fait des erreurs, beaucoup d'erreurs mais l'Ile-de-France s'est développée spontanément, comme Londres s'est développée spontanément, parce que la masse critique avait déjà été atteinte et la mayonnaise prend.

De même que les zones qui étaient déjà trop faibles, en l'occurrence, s'affaiblissent encore, comme un centre commercial. Heureusement, ce n'est pas si mécanique que ça. Il reste quelques degrés de liberté. Premier degré de liberté, c'est, au bout d'un certain temps, quand on devient trop gros, ce qui était des économies d'agglomération deviennent des déséconomies d'agglomération, c'est-à-dire des nuisances. Le centre commercial, je le reprends. Si du coup il y a 3.000 magasins et qu'on ait 3 millions de clients dans le centre commercial, on va trouver qu'il est absolument insupportable. C'est trop grand, on n'arrive pas à circuler. Donc, je n'irai plus parce que c'est trop grand. Il y a un moment donc, à force de grossir, cela se retourne contre le pôle. Pour une agglomération, une métropole, c'est ça, c'est que ce qui, au départ, apporte beaucoup à chacun de ceux qui y sont dedans, ça finit par devenir des externalités négatives, c'est-à-dire des nuisances, des bouchons comme dans la circulation. C'est bête mais quand ça devient trop grand, on n’arrive plus à circuler. Le foncier, l'immobilier, on ne trouve plus de disponibilités foncières. Les loyers se mettent à flamber. Donc, seules les activités qui produisent beaucoup, beaucoup de richesses peuvent s'y implanter. Les autres sont reléguées ailleurs.

Donc heureusement, il y a des contre-tendances, quand ça devient trop gros, ça finit par s'affaiblir spontanément. Vous voyez que les mécanismes autorégulateurs fonctionnent plutôt bien. Heureusement encore, il n'y a pas que l'auto-régulation, il y a aussi des décisions politiques. Si je prends le cas de la France, parce que je le connais mieux, Toulouse, aujourd'hui métropole, n'est pas sortie du chapeau. S'il n'y avait pas eu Airbus à Toulouse, il n'y avait pas de développement métropolitain à Toulouse. On cite beaucoup PACA et notamment la Silicone Valley. Sophia Antipolis, ce n'est pas de la génération spontanée. C'est au départ un sénateur qui croit dur comme fer que ce serait sympa de mettre les sciences à la campagne, qui arrive à faire venir des grands centres de recherche publics, deux ou trois entreprises privées y croient aussi et viennent et hop ! Là, la boule de neige commence à prendre et là, on commence à voir le phénomène cumulatif dont j'ai parlé. Mais, très souvent, lorsque des dynamiques se mettent à apparaître, c'est qu'il y a des volontés politiques qui sont conjuguées avec d'ailleurs des initiatives privées que la mayonnaise a pris et qu'elle a amorcé la dynamique cumulative.

Donc, heureusement que nous avons prise sur ces phénomènes là, mais seulement un petit peu. Mais on ne refera pas des Sophia Antipolis tous les jours, c'est pas possible, d'abord parce qu'il peut pas y en avoir 50.000. Polarisation oblige. Il ne peut y en avoir qu'un petit nombre, sinon elles ne sont pas efficaces et puis parce que une mayonnaise, c'est une alchimie complexe, c'est le bon dosage entre de l'huile, encore je sais pas ce que c'est la mayonnaise, le sel, je crois que j'allais l'oublier, l'œuf évidemment, etc. Et si un ingrédient vient à manquer ou s'il y en a trop de l'un et pas assez de l'autre et bien, ça ne monte pas. Donc, la plupart du temps, quand on essaie de faire une mayonnaise, ça ne marche pas mais heureusement, quelquefois, ça marche, et c'est ça qui doit nous guider, nous rassurer. C'est de savoir qu'on a un peu de prise sur le destin.

La campagne

Maintenant, pour la campagne, le monde rural, vous avez répondu. Le monde rural se désertifie, il continue de se désertifier. Maintenant dans le Massif Central, si vous avez envie de passer des vacances tranquilles, voir plus de vaches que d'hommes, allez en Auvergne, c'est super sympa. Je ne vois pas comment on pourrait inverser la tendance. Je ne vois pas. On envisage de fusionner des régions Auvergne et Limousin, des grandes régions. Cela ne changera rien. Je ne crois pas que ça changera grand chose. Peut-être qu'on arrivera avec un peu plus de moyens pour faire des petites choses à droite, à gauche mais on ne fera pas un pôle métropolitain dans ces régions-là, c'est trop tard, c'est fini.

Par contre, effectivement, on parle de rurbanisation et le dernier recensement en France, l’a démontré, effectivement, notamment pour fuir les effets négatifs de la métropolisation. L'Ile-de-France régresse en France. Il faut le savoir depuis quelques années, les indicateurs montrent une inversion de tendance au profit de Rhône-Alpes, Midi-Pyrénées, etc. un peu à la limite du sud, le soleil, la résidence secondaire, vivre un peu autrement. La vie en région parisienne est devenue absolument insupportable, effectivement mais ça nourrit d'autres métropoles, ça nourrit Montpellier, ça nourrit Toulouse, ça nourrit Nice et Marseille mais ça ne nourrit pas le Larzac, donc ça nourrit d'autres métropoles mais ce ne sont pas des ruraux, ce sont des urbains qui travaillent dans les métropoles, qui vivent à l'extérieur. Et pourquoi ils peuvent le faire, parce que justement, on a développé les transports. C'est ça le grand paradoxe, c'est que l'étalement urbain est un produit de l'amélioration de la mobilité. S'il n'y avait pas d'amélioration de mobilité, il n'y aurait pas étalement urbain. Les enquêtes de mobilité démontrent que le temps consacré à la mobilité est à peu près constant. Cela dépend en gros du niveau de vie. A un niveau de vie donné, le temps consacré au déplacement par les ménages est constant. Simplement, comme la vitesse de déplacement s'améliore grâce à l'amélioration des infrastructures de transport, tout simplement, privé ou collectif, et bien, la distance peut s'accroître et donc, effectivement, les villes s'étendent, s'étendent mais ce n'est pas la campagne qui se développe, c'est la ville qui envahit la campagne. Ne nous trompons pas et je ne sais pas s'il faut se réjouir en terme environnemental. Les écologistes essaient de lutter contre l'étalement urbain et plaident pour une densification de l'urbain, au contraire. Qu'on arrête d'étaler avec un habitat de plus en plus dispersé mais qu'on continue d'empiler. C'est quand même paradoxal, que les écologistes demandent ça. Parce qu'effectivement, ça veut dire qu'il y aura de moins en moins d'espaces vierges, espaces vierges nécessaires à l’écosystème.

Donc, vous voyez, je serai un peu moins optimiste que vous. Même la redynamisation apparente des campagnes n'est que le reflet de cette forme très particulière de métropolisation et de géographie économique que j'appelle en doigts de gant. C'est-à-dire que certaines campagnes, celles qui se situent sur les axes de communication qui les relient à la métropole, tirent profit du phénomène de métropolisation pour retrouver un certain dynamisme économique mais si vous n'êtes pas dans l'axe de communication qui le relie à la métropole, au même rayon de la métropole, vous êtes en plein désert, en plein champ, même pas de champ, rien du tout. Parce que vous n'avez pas la chance d'être connecté à la métropole… Dans cette nouvelle économie, cette notion de connectivité est essentielle, connectabilité, connectivité. Ce sont les réseaux, c'est bien connu. Si vous n'êtes pas rattaché au réseau, vous n’existez pas.

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André GOHMAN

Monsieur le Professeur, j'adhère tout à fait à votre analyse de tout à l'heure mais je crains qu'elle n'ait pas mis en évidence suffisamment les problèmes de l'enseignement et de la formation. Pourquoi ? Parce que non seulement dans les emplois qui restent dans l'industrie issue du système fordiste, les qualifications requises sont supérieures à ce qu'elles étaient autrefois et il faut voir l'ampleur du problème dans les industries de masse comme la sidérurgie. Il reste aujourd'hui, 25 ans après, un ouvrier sur cinq de ceux qui étaient occupés pour la même production il y a 25 ans. Alors quelles sont les possibilités ? Vous l'avez mis en évidence. C'est de créer de nouveaux emplois qui vont demander une compétence aussi supérieure à ce qu'elle était avant. Et, en fait, la tradition de la classe ouvrière n'est pas du tout portée vers un allongement des études. On constate qu'il y a un certain progrès manifeste dans la fréquentation des écoles supérieures et on constate aussi qu'il y a 25 % au moins des gens qui sortent du système scolaire, qui est tout de même la base de formation initiale, qui n'ont pas la qualification voulue. On parle même de 5 à 10 % d'analphabètes ou assimilables, qui ne sont plus capables d'écrire ou de lire convenablement un texte. J'ajoute aussi qu'il y a un autre aspect, parce que quand vous parlez d'entreprise, forcément nous comprenons tous entreprise industrielle. Je suis frappé de la place que prend aujourd'hui l'industrie des loisirs. C'est donc un autre type mais là aussi la formation requise est une formation plus poussée sans négliger d'ailleurs les aspects techniques de tous ces spectacles. Il y a donc là, me semble-t-il, une nécessité de convaincre la population d'aller vers des niveaux de formation impérieusement, qu'elle n'avait pas l'habitude de poursuivre précédemment. Les choses sont au point qu'on risque d'avoir, à mon sens, un excès de chômeurs dans ces pays et de ne pas pouvoir combler les besoins autrement que par l'importation de gens qualifiés. On a parlé de l'Allemagne qui voulait importer 30.000 informaticiens indiens qui ont d'ailleurs fait savoir qu'ils exigeraient les salaires allemands et qu'il n'était pas question de les payer comme des Indiens. Aussi, on les laisse dans leur pays et on fait travailler les télétransmissions. Mais donc voilà un problème fondamental. Quand on analyse de plus près les études remarquables qui sont faites dans votre pays, se posent d’abord le problème de l'accueil de l'enfance et de voir comment ouvrir l’esprit. Il est prouvé aujourd'hui que le niveau de formation des parents et le niveau social jouent un rôle considérable. Autre chose, il y a aussi l’effort pour acquérir le savoir. Il y a des choses étonnantes. J'ai vu à la télévision chez vous en France des enfants de 5 ans à qui on demande simplement, devant un tas de petits blocs blancs et de petits blocs noirs, de les trier et de mettre les blancs à gauche et les noirs à droite. Savez-vous qu'un nombre important d'enfants n’est pas capable de le faire à 5 ou 6 ans, au moment d'entrer à l'école primaire alors qu'ils ont fréquenté déjà un jardin d'enfants qui en principe a dû provoquer un certain brassage. On constate aussi qu'il y a toute une éducation parentale à faire. Il y a un certain nombre de choses qui se font aujourd'hui. En face du droit à la formation et à l’enseignement, il y a aussi un devoir de formation, un devoir social de se former, pour ne pas vivre un jour au dépend complet de la collectivité. Voilà un problème qui me semble tout à fait majeur à notre époque. Il me semble que les pouvoirs publics de ne pas le mettre assez en évidence. J'ai été frappé dans la première ébauche du Contrat d'avenir pour la Wallonie, on ne parlait même pas de la civilisation de la connaissance et de ces conséquences et quand je vois aujourd'hui le manque d'incitation d'analyse de ce problème alors qu’on a des moyens formidables dans la presse, la télévision, la radio pour sensibiliser la population à ce problème.

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Emile SIMON

Deux sujets de préoccupation en ce qui me concerne. Le premier a trait au tissu d'entreprise dont on pourrait parler en le personnalisant sur le cas de la Belgique et ça refait penser à la question des pôles et du réseautage et  des intercommunications ou interconnexions d'entreprises. La seconde, le second aspect aurait trait plutôt à la nature du travail d'aujourd'hui et à l'adaptation des concepts que vous avez élégamment présentés sur des cas, à nouveau qui peuvent être wallons.

Je viens au tissu économique. Dans le congrès des économistes de langue française de 2001 ou 2002, le Professeur Vanderpoorte de l'Université Libre de Bruxelles a mis en évidence une stratégie politique de pôles entre Bruxelles, Charleroi et Liège, deux zones industrielles intenses, une zone services internationaux intenses et la manière de faire des liaisons au sein de ce triangle par, tout simplement, des voies de jonction que vous avez citées, qui sont énormes en Belgique. Nous avons une densité de béton au kilomètre carré qui est remarquable, si ce n'est des chemins de fer et maintenant des fibres optiques. Donc, on ne doit pas se plaindre d'un sous-équipement à cet égard. Mais quand je regarde la politique européenne de stimulation des PME et que par ailleurs, j'entends nombre de gens qui disent : les centres de décision vont à l'étranger parce que les grandes entreprises sont ailleurs, je reviens à une réflexion d'il y a 20 ou 30 ans. Les Hollandais étaient caractérisés dans la structure macro-économique de leur pays par une grande densité de grandes entreprises et relativement peu de PME proportionnellement. A l'inverse, la Belgique était caractérisée par très peu de grands groupes qui étaient capital intensive et qui sont en déglingue aujourd'hui, on le comprend, et par ailleurs un grand tissu de PME peu structurées. Alors l'Europe qui veut apporter sa contribution et des directives à tous égards, ne risque-t-elle pas, en propageant certaines idées, de faire une prolifération de très petites entreprises peu structurées, un vide pyramidal de moyennes entreprises dans lesquelles il y a moyen de réconcilier l'intellect et la capacité innovante et nombre de questions. J'aimerais avoir votre regard de Français sur la chose.

Deuxième aspect maintenant, je parlais de la nature du travail. Souvent, quand j'entends des intervenants dans des cercles autres que ceux-ci et ici compris, j'ai tendance à dire : le Wallon est resté l'artisan du 18ème siècle, façonnant pièce après pièce, dans un cadre étroit de compétences qui ne justifiaient pas de knowledge management extraordinaire, comme aujourd'hui. La compréhension que les Wallons ont encore, me semble-t-il, c'est une compréhension de travail individuel alors que la réussite dans la société de services que vous avez décrite tient à une chose, c'est une capacité de travailler en équipe et quand on parle de learning organization, d'organisation apprenante, c'est un gisement considérable pour mettre non seulement de la formation dans les capacités individuelles que vous pourrez développer mais aussi faire en sorte que le relationnel entre les gens soit d'une autre nature qu'aujourd'hui si l'on veut réussir dans ce schéma de mondialisation que l'on ne pourra pas éviter. Alors, que vous apparaît-il en tant que Français à propos des organisations apprenantes et des capacités que nous, Européens, avons à les manier ?

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Philippe MOATI

D'abord, sur le rôle de l'éducation, c'est évident. Dans cette nouvelle économie, au niveau macro-économique, l'éducation acquiert un rôle extrêmement important et pas seulement, pour le développement de la personne mais parce que c'est la matière première de la croissance économique. De ce point de vue-là, les Américains sont assez mauvais. Ils ont une élite de très bonne qualité mais l'enseignement de masse est en piteux état. Ils sont en déficit structurel de main d'œuvre qualifiée. Dans la Silicone Valley, la majorité, 60 % des effectifs qualifiés sont des étrangers. Donc, attention. Leur modèle pourrait s'autodétruire parce qu'ils sont incapables de générer des intelligences par eux-mêmes. Donc, c'est quand même un des points forts de l'Europe mais il faut adapter notre système éducatif. … Il y a beaucoup de choses à revoir, déjà des banalités, décloisonner un peu, actuellement, on a l'âge de la formation, l'âge du travail, ce n'est pas comme ça qu'il faut raisonner. Il faut considérer que l'éducation, c'est évidemment l'ouverture de la personne à des savoirs, le développement personnel. Cela reste très important ces valeurs là, mais c‘est aussi préparer son entrée sur la vie active. Cela a l'air banal, ce que je dis. Moi, en tant qu'universitaire, j'ai encore à me frotter à des collègues qui disent : on n'est pas là pour former de la main d'œuvre, on est là pour diffuser du savoir,… On est surpris de constater que la problématique d'essayer d'ajuster l'appareil de formation au besoin local des entreprises, c’est une problématique encore assez inconnue en Wallonie. Donc, il y a beaucoup à faire pour repenser le système éducatif dans notre économie. C'est important pour notre économie, c'est crucial, mais sur le plan social aussi. L'exigence, les capacités culturelles de chaque citoyen est en élévation extrêmement rapide. On parlait de fracture numérique. C'est vrai qu'aujourd'hui, un individu moyen pour acheter un billet de train par exemple, pour se retrouver dans une gare, on sollicite ses capacités cognitives beaucoup plus qu'il y a 30 ou 40 ans. Et celui qui est analphabète aujourd'hui est complètement perdu dans la société, il est complètement perdu, complètement déconnecté. Donc, c'est un impératif de cohésion sociale que d'arriver à donner à chacun le minimum pour arriver à se retrouver dans la vie de tous les jours, je ne dis pas de trouver un emploi mais au moins vivre avec les autres dans une société qui est devenue très complexe et extrêmement abstraite. Voilà pour l'éducation.

Alors pour les petites entreprises; ça tombe bien. Cet après-midi, j'ai essayé de m'ériger contre l'évidence de l'idée selon laquelle le développement d'un territoire devait passer par la stimulation de la création d'entreprises. Parce qu'effectivement, j'ai pu voir à travers les politiques d’entreprises poursuivies en Belgique et notamment en Wallonie, comme en France d'ailleurs - on vient de sortir un nouveau plan pour la création d’entreprise – qu’il y à cet objectif qu'il faut créer de nouvelles entreprises. Cela ne va pas de soi. Et en particulier, je partage parfaitement votre analyse que la TPE est un élément de confort dans l'économie. Quand on atteint un certain degré de développement économique, ça donne du service par exemple … Cela donne peut-être de la souplesse aux grands également. … Mais la vitalité économique aujourd'hui, elle passe par le développement des structures moyennes, c'est-à-dire des PME et pas forcément des PME indépendantes d'ailleurs. En France, c'est frappant de constater à quelle vitesse progresse la proportion des PME contrôlées par des groupes. J'ai rarement vu un phénomène économique se propager à une telle vitesse. Je n'ai pas les chiffres en tête mais je crois qu'environ 60 % de l'emploi dans les PME françaises se fait dans des entreprises contrôlées par des groupes. On a gagné presque 20 points en 10 ans. C'est absolument faramineux. Les chiffres sont donnés de mémoire, je peux me tromper, mais c'est faramineux. Donc, en gros, l'idée selon laquelle notre capitalisme serait un capitalisme de petites entreprises, artisanales, entreprenariales, etc. c'est de la foutaise. Excusez l'expression. Nous vivons dans une économie qui continue à être dominée par la taille. Il faut être gros mais gros au niveau du centre de décision, mais il faut par contre que sur le terrain on soit petit. Les structures qui s'imposent, ce sont les structures qui arrivent à concilier les avantages de la grande taille et de la petite taille en même temps. C'est-à-dire la petite taille, c'est la créativité, la flexibilité. La grande taille, c'est la force de frappe en terme de communication, en terme de recherche et de développement, en terme de capacité de manipulation de l'environnement, d’imposer des règles. Et donc, la seule manière qu'on a de concilier petite taille et grande taille, c'est en fait l'organisation en réseau. Cela peut prendre plusieurs formes, l'organisation en réseau, c'est un grand groupe avec ses filiales. Cela peut être le grand donneur d'ordre avec une myriade de sous-traitants qui sont quasiment des filiales. Il n'y a pas de relation capitalistique. La relation économique est du même ordre. Et dans de très rares cas, ça peut être une constellation de petites entreprises sans chef, qui travaillent de concert. C'est le fantasme du district, du cluster cette collaboration entre des PME sans chef, coordonnées par la proximité géographique. Je n'y crois que modérément. Je crois vraiment que les deux formes d'organisations économiques qui dominent aujourd'hui et qui domineront demain sont d'une part les groupes et d'autre part les réseaux d'entreprises pilotées par un intégrateur. Et finalement c'est quasiment la même chose, c’est une notion de degré. De plus en plus, les groupes ont un centre nerveux, quelques filiales pour les activités jugées stratégiques et tout le reste, c'est des relations contractuelles avec des sous-traitants, des partenaires, etc. C'est ça la forme d'organisation. Donc, la brique de base est petite, elle est moyenne. La brique de base, que ce soit la filiale, ou le sous-traitant, ou le partenaire, c'est effectivement une entreprise à taille humaine qui soit créative, flexible, responsable, autonome, etc. Mais la TPE là-dedans, non, ça ne peut pas être l'instrument privilégié du développement économique. Je ne crois pas. Donc, je crois que c'est le genre d'idée qu'il faut absolument remettre à plat parce qu'on y engouffre des sommes colossales. Cela fait quoi, quand ça marche, mais ça marche rarement d'ailleurs, on suscite vaguement des créations d'entreprises qui sont destinées à disparaître cinq ans plus tard. On a gaspillé énormément de ressources et on s'est détourné des vrais problèmes.

Enfin, vous me demandiez mon regard de Français là-dessus, c’est mon regard de Philippe Moati, parce que je vous dis encore une fois, le gouvernement Raffarin vient de lancer un plan ambitieux pour encore stimuler la création d'entreprises. Un rapport a inspiré ce projet de loi. J'ai assisté à une conférence de l’auteur de ce rapport qui fait l’alchimie très bête de dire en France, si on se fonde sur les critères anglo-saxons, il nous manque un million d'entreprises. On a 3 millions de chômeurs. Si on arrivait à créer un million d'entreprises et en plus, si ces entreprises arrivaient à recruter ne serait-ce qu'un salarié, on n'aurait quasiment plus de chômeurs. Cela me rappelle le raisonnement que j'avais entendu sur les travailleurs immigrés, tous des chômeurs. Vous voyez l'alchimie simpliste, ce n'est pas comme ça que ça marche. Les phénomènes économiques sont beaucoup plus compliqués que ça.

Des créations d’entreprise, il en faut. IBM a commencé par être une start up. Bill Gates a démarré dans son garage. Derrière toute grande entreprise, il y a au départ une création d'entreprise. Donc, il en faut des créations d'entreprise. Ne me faites pas dire ce que j'ai pas dit. Mais, elles sont ciblées, ce n'est pas n'importe quoi, c'est pas dans les services, c’est pas dans les commerces. C'est plus compliqué que ça.

Vous me demandez également mon regard de Français sur les organisations apprenantes, collectives. On a du mal en France. Ce n'est pas tellement dans notre culture, le partage, la communication, etc. Mais malgré tout, ça se diffuse beaucoup plus dans les PME intégrées à des groupes que dans les PME indépendantes, qui sont en train de disparaître les unes après les autres, comme chez vous, je crois.

Je connais bien le monde du commerce. Le petit commerce indépendant isolé, celui qui est jaloux de son autonomie, il est en train de vivre ses derniers jours. Déjà, il a énormément souffert depuis trente ans. Le peu qui reste est en train de crever. Ceux qui arrivent à peu près à survivre, ce sont les groupements de commerçants indépendants, ceux qui ont compris qu’il ne faut plus jouer individuel, qu’il faut jouer collectif. Et même parmi les groupements indépendants, ceux qui vont bien, ce sont ceux qui sont allés très loin dans l'intégration, qui ont des politiques d’enseignes communes, qui ont des centrales d’achat communes, qui ont des systèmes de gestion communs, etc. Ceux qui font ça a minima, ils perdent du terrain, ils vont crever aussi.

Cela rejoint la question sur l'inertie. Ce qui fait le ménage, c’est la sélection. Quand on est sur un marché concurrentiel, soit vous apprenez les nouvelles règles du jeu et vous tirez votre épingle du jeu et vous arrivez à prospérer, soit vous n'apprenez pas et le marché se charge soit de vous les apprendre soit de vous faire disparaître. On assiste actuellement à un grand ménage. Malheureusement, quand ça s'applique à l'échelle d'un territoire entier, attention au risque de paupérisation, surtout dans un collectif, je pense à l'Union européenne, qui pour l'instant a encore des mécanismes compensatoires, c'est-à-dire qu'on peut se permettre d'avoir un pauvre parmi nous et on continue à le soutenir par des revenus de transferts. Donc, c'est anesthésiant. Je vous rappelle que comme on a une monnaie unique, on ne peut même plus jouer sur le volet monétaire pour réajuster, récupérer une marge de manœuvre. Les économistes connaissent parfaitement la théorie de tout cela. Quand on met sous une monnaie unique des territoires qui n'ont pas le même potentiel, qui n'ont pas le même niveau de développement, attention au risque de paupérisation, justement par l'emploi, par la migration de la main d'œuvre. On peut vraiment faire apparaître des déserts économiques. Donc, ce n'est pas du tout ce que je vous souhaite mais cela veut dire en même temps qu'on n'a pas eu le temps de réfléchir aux stratégies de développement local. Je crois qu'il est important de réfléchir effectivement : comment la Wallonie peut se repositionner par rapport à ce nouvel environnement ? Je crois que le raisonnement qui a été fait d’associer trois grandes villes de Wallonie pour arriver à constituer un pôle, c’est le genre de réflexion qu’il faut mettre sur la table. Je ne sais pas si c’est gagnant ou non, mais en tous cas, c’est comme cela qu’il faut réfléchir.

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Michaël VAN CUTSEM

Une des inquiétudes qui avaient été exprimées dans le groupe auquel j'ai participé, était liée à l'abrutissement quelque part des masses par les médias, cette espèce de phénomène de désastre déculturisant, généré par les émissions que l’on connaît et on citait souvent les Etats Unis en exemple de ce phénomène, en ayant aussi à l’esprit des doutes sur le niveau de formation et sur quelque part le contrôle qu'on peut avoir sur les masses non pensantes, je dirai. J'ai l'impression que lorsque vous dites qu'il y a un faisceau d'éléments qui contiennent quelque part une tendance à mettre en évidence un enjeu de contrôle de la demande comme vous l'avez exprimé, au début. Comment j'en suis venu là, c'est un peu compliqué. Je me retrouve assez bien dans la description que vous faites aussi de l'entreprise telle qu'elle doit être, l'employé doit s'investir et effectivement, il faut une flexibilité, il faut une créativité, il faut une innovation. Je travaille dans une boîte de conseil, donc à la pointe de la nouvelle économie, très exposé à ce genre de phénomène. Le constat qu'on fait actuellement, c'est que c'est un coup énorme. Ma crainte est peut-être que la génération de valeur ajoutée par ce type d'entreprises va être de plus en plus coûteuse et finalement quelque part, réservée à une certaine élite, à une élite d'entreprises, qui pourront se permettre de vendre des services par rapport auxquels ils ont beaucoup cherché, ils ont été beaucoup flexibles, ils ont été beaucoup réactifs, cela va être très limité à un noyau, à une élite quelque part, des entreprises qui peuvent se permettre des coûts d’innovations et donc qui vont avoir pour une nécessité de contrôler une demande de plus en plus grande, pour pouvoir vendre leurs produits et leurs services. Donc, derrière ça, je perçois un enjeu assez dramatique de contrôle encore plus important des masses. Vous présentez les réseaux comme une solution alternative mais la question est de savoir dans quelle mesure ces réseaux pourront être assez solides pour faire quelque part contrepoids ou constituer une alternative à un développement de type oligarchique ou aristocratique assez inquiétant.

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Philippe MOATI

C'est une vraie question que vous posez là, parce que le fait que cette économie soit tournée vers la demande, ça a des conséquences. On a vu déjà le mode de gestion de la main d'œuvre qui monopolise la personne. On a déjà vu le danger du point de vue gestion des ressources humaines. Du point de vue du consommateur, ce n'est pas beaucoup mieux. Cette idée qu'on doit satisfaire le client en prestation de service. On doit lui apporter des bouquets. Cela veut dire que l’on devient hégémonique. Quand on a un produit, on veut prendre en charge complètement les besoins et comme les marchés sont rares, on se dit c'est peut-être l'occasion de ne pas seulement vendre un verre, mais de vendre le verre, l'eau, le serveur, le machin etc. donc, d'enrichir la prestation et en fait de faire basculer dans la sphère marché les éléments qui étaient jusque là extérieurs à la sphère marché. Donc, on marchandise, on marchandise pour alimenter les marchés et on enchâsse les consommateurs dans des toiles d'araignée de plus en plus serrées. Le plus grand fantasme de « Carrefour » en France, je pense, ce serait d'avoir la gestion du compte en banque du client avec un prélèvement automatique, c'est-à-dire le droit de tirage pour tous ses problèmes du quotidien. Le guichet unique où on résout tous les problèmes du quotidien et « Carrefour » se servirait directement sur notre compte qu’il gère lui-même. Donc, il y a un peu de ça. Il y a le côté Big Brother. On envahit tout et donc du coup, le passage de la fourniture d’un bien à la fourniture d’une solution, cela a certainement contribué à faire germer l'idée, avec l'idée de société post-industrielle, que le revenu, on l'aurait maintenant non pas dans la fourniture d'un produit mais dans la fourniture d'un service. On s'intéresse à la personne. On voit bien la valeur de la personne à travers les prix des fichiers, les bases de données commerciales… C'est vrai que c'est une conception envahissante; ça devient complètement envahissant, si on rajoute à ça la puissance des médias qui est colossale. L'individu dans la société moderne dans laquelle la personne est reconnue comme point stratégique, est complètement cernée par tout le système, il ne lui reste pas grand chose comme jardin secret.

C'est la vision très pessimiste. La vision optimiste, c'est de se dire, un peu comme les bouchons tout à l'heure qui limitaient la taille de la ville, est-ce qu'il n'y aura pas des contre-tendances qui vont spontanément se mettre en œuvre. Moi, je ne sais pas, je m'interroge, je suis très surpris par le succès en France, en tout cas je ne sais pas en Belgique, du succès du bouquin de Naomi Klein qui s'appelle : No logo. C'est un bouquin canadien, écrit en anglais qui a été traduit en France. Il y a déjà une édition de poche en France.. Le sous-titre, c'est La tyrannie des marques. C'est un mouvement de protestation contre l'envahissement de la société moderne par le marketing. Cela fait état du mouvement anglo-saxon qui s'organise pour protester, pour s’opposer à cela. Il commence à y avoir peut-être des signaux faibles de ras-le-bol par rapport à cela et même peut-être de ras-le-bol vis à vis de la consommation, c’est une conséquence de la société de consommation, la croissance économique. J’ai le sentiment diffus, mai ça demande d’être étayé par des enquêtes, qu’un certain nombre de consommateurs commencent à se rendre compte que le bonheur ne passerait pas forcément par l’accumulation de biens matériels et que le bonheur est peut-être plus dans « être » que dans « avoir ». Ce que d’ailleurs les industriels ont compris puisqu’il commence à y avoir un marché de « l’être », un marché de l’expérience. Les Américains ont appelé cela « the experience economy », l’économie de l’expérience. On n’est même plus dans l’économie de service, mais dans l’économie de l’expérience. Ce qui a de la valeur, c’est de créer du souvenir pour le client, lui faire vivre des choses, lui faire vivre des émotions, des sensations, quelque chose qui va le transformer durablement. Ils disent même que bientôt il faudra payer pour entrer dans les magasins tellement ils seront beaux, que l’on vivra des choses passionnantes à l’intérieur des magasins.

Vous voyez, a chaque fois, on a les deux faces de la médaille, le côté effrayant, c'est qu'il ne restera plus rien, même nos sensations, nos émotions vont être marchandisées et en même temps, si cela devient possible, c'est justement parce qu'il y a une prise de conscience et une volonté de dépasser. Donc, il y a une sorte de course de vitesse entre les stratégies individuelles qu'on met en œuvre pour essayer de s'échapper du système et en même temps, la capacité du système à récupérer même les mouvements de contestations et de les marchandiser et d'en faire des sources de profit. Donc, au total, moi, effectivement, je suis assez effrayé de l'état du monde dans lequel on va mais il faut espérer que de tout ça, de tous ces moyens, de toute cette mise en réseau, des acteurs, de ces nouvelles technologies, pourront naître également des nouveaux moyens d'action, des nouveaux mouvements sociaux qui vont se mettre en branle et qui vont jouer le rôle de contre-pouvoir. J'ai vraiment l'impression que les contre-pouvoirs hérités du fordisme sont totalement incapables. C'est les sociologues qui doivent travailler là-dessus, ou les spécialistes de sciences politiques. Moi, je suis économiste, j'observe les entreprises, j'ai déjà beaucoup à faire avec ça. Mais, c'est un vrai sujet. Les syndicats ne sont plus des contre-pouvoir, les associations de consommateurs, ce sont des instruments du système, les mouvements politiques sont décrédibilisés. Les seuls contre-pouvoirs que l'on voit, ce sont les mouvements d'extrême-droite, qui ont l'air de trouver un certain écho dans l'opinion, c’est pour le moins inquiétant. Bon, alors, il faut surveiller les mouvements comme ATTAC, les mouvements écologistes, mais c’est très peu structuré. Les jeunes des banlieues sont complètement dépolitisés. Les sociologues seraient plus à l’aise que moi pour parler de ce genre de choses.

Je crois que l'époque contemporaine laisse envisager de nouvelles formes d'action collective et de mobilisation qui peut-être un jour constitueront des contre-pouvoirs pertinents et puissants. En tout cas, il faut l'espérer, car en face, cela se structure méchamment et c'est très gros, c'est très pernicieux, c'est très scientifique, ça a de gros moyens.

"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003  
 Troisième phase
Wallonie 2020

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Page mise à jour le 23-08-2004

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