L'homme n'agit pas seulement en tenant compte du milieu
qui l'entoure mais en tenant compte du futur tel qu'il peut le
concevoir. L'image devient cause agissante dans la modélisation.
Ilya
Prigogine
cité
dans Arnaud SPIRE, La pensée-Prigogine,
p. 24,
Paris, Desclée
de Brouwer, 1999.
Nous sommes tous sur le sujet de la prospective, et moi
en particulier, en situation de
learning process,
dans une sorte d’écolage.
Michel Quévit,
La Géode, Charleroi, 31 mars 2000
Cette
réflexion, voulue et appuyée par le Gouvernement wallon, résulte de cinq
efforts majeurs qui ont marqué l'action de l'Institut Jules-Destrée depuis
le quatrième congrès La Wallonie au futur, Sortir du
XXème siècle, Evaluation, Innovation,
Prospective, en octobre 1998 :
– donner des fondements à la prospective wallonne
par un travail analytique rétrospectif;
– étudier et comprendre la discipline que constitue la prospective, ses
différentes approches, ses contenus, ses méthodes, ses champs
d'application, ainsi que l'apport qui peut être le sien pour la
gouvernance de la Wallonie;
– inscrire l'Institut Jules-Destrée et, de ce fait, la Wallonie dans des
réseaux européens et mondiaux de la prospective ou valorisant des études
et recherches à vocation prospective;
– créer en Wallonie des réseaux d'acquisition et de développement de la
prospective territoriale;
– faire reconnaître la Wallonie dans les milieux internationaux de la
prospective comme une région porteuse d'intelligence collective et y
montrer que la prospective wallonne est une dynamique en acquisition.
Cette introduction va successivement aborder les questions suivantes.
Dans un premier temps, elle situera la prospective à l'intérieur du
concept de gouvernance. Ensuite, l'introduction tentera de présenter des
définitions ‑ communes et à partager ‑ de la prospective et de ses
méthodes. Enfin, elle resituera la démarche prospective dans la dynamique
wallonne et particulièrement dans celle du Contrat d'Avenir pour la
Wallonie, avant de préciser les missions menées par l'Institut
Jules-Destrée et de décrire brièvement le Système régional wallon de
Prospective. Des conclusions posent les fondements de
la prospective wallonne en termes de forces et de faiblesses pour
poser la question de savoir où voulons-nous aller ensemble ?

 |
|
La
gouvernance peut être appréhendée comme un processus de coordination
d'acteurs, de groupes sociaux, d'institutions qui produisent des
compromis, des consensus politiques et sociaux permettant d'atteindre
des buts propres – discutés et définis collectivement –, dans des
environnements fragmentés et incertains. Cette façon de voir le concept
permet d'échapper à une vision par trop économiste et de le rendre
opératoire pour aborder clairement la question de la place de l'Etat
dans la gestion du territoire. Cette gouvernance n'apparaît pas comme
une contrainte supplémentaire pour la gestion publique mais constitue un
cadre, une dimension de plus où faire porter l'action. C'est ce que, en
France, le Rapport Bailly a bien valorisé.
La
gouvernance s'attache ainsi à inventer de nouvelles pratiques de
démocratie, attentives aux lieux et aux personnes, et à mettre en
place une pédagogie de l'adaptation à un monde complexe, en
développant :
– la recherche de réponses locales à une économie
globale;
– la capacité à faire fonctionner ensemble des acteurs publics et
privés, aux niveaux local et global;
– la promotion de territoires dynamiques et ouverts;
– les réponses aux exigences de démocratie et de participation des
citoyens;
– la mise en place d'ordonnancements sociaux qui fonctionnent
faiblement à l'autorité;
‑ la valorisation du "potentiel de
développement des hommes
[1].
Jean-Paul Bailly distingue quatre phases distinctes de la bonne
gouvernance allant de la phase de sensibilisation à celle de l'action.

Cette
gouvernance, en tant que méthode de résolution de problèmes par la
négociation et la coopération des acteurs [2] est incarnée en Wallonie par le Contrat d'Avenir. Directeur des services
territoriaux à l'OCDE, Bernard Hugonnier
estimait que, dans le cadre d'une bonne gouvernance, toutes les grandes
décisions devraient s'appuyer sur une réflexion prospective
[3].
Le PDG de la RATP souligne d'ailleurs lui-aussi
que l'utilité de la démarche prospective réside dans sa capacité de
nourrir le débat politique, d'accompagner l'ensemble du processus de
décision et de contribuer à forger les concepts et les pratiques de
nouvelles formes de "gouvernance" [4]
.
Dans
cette nouvelle gouvernance, la place du décideur prend toute son ampleur.
Maître des Horloges, il est celui qui harmonise l'action
collective, l'organise, fait les choix stratégiques et assume les
responsabilités de ces choix [5].
Ainsi, ni les dispositifs, ni les processus, ni les experts de la
prospective ne sauraient en rien affaiblir ou se substituer au rôle des
décideurs qui restent les vrais maîtres de l'action et au centre de
l'enjeu [6].
Non seulement, parce que la responsabilité leur en incombe mais aussi
parce que, ainsi que l'indiquait le professeur Jean
Leca, compte tenu des intérêts multiples et changeants [qui]
introduisent sans préavis de nouveaux standards d'action, de
ceux-ci le "décideur politique" a une connaissance bien meilleure et plus
performante que les spécialistes de la connaissance [7].
Jacques Lesourne aborde cette question lorsqu'il explique l'intérêt de la
prospective stratégique. L'ancien professeur au Conservatoire national des
Arts et Métiers distingue clairement l'homme d'action que
représente le décideur et l'homme de réflexion
qu'est le prospectiviste. Le premier doit mobiliser toute son énergie pour
l'aboutissement total de sa décision : il n'écrit pas, il réunit, il
négocie et vit sur des postulats. Le second doit être capable de traduire
en termes de recherches les préoccupations de l'homme d'action. Il est
toutefois en profond décalage avec le décideur et ne peut lui être utile
que si un pacte déontologique les lie. Par cet accord, l'homme d'action
doit accorder à l'homme de réflexion le temps, les moyens et la liberté
dont le second a besoin [8].
Du reste, la prospective s'accommode depuis longtemps de cette proximité
avec la politique, en ne cherchant pas à se conformer à la rude ascèse
intellectuelle du monde académique et en ne refusant de tenir des
propos de nature normative [9].
On
voit donc le rôle important que la prospective peut jouer dans la
gouvernance, telle que la voit Jean-Paul Bailly :
Une
prospective qui, au lieu de prétendre apporter des solutions
définitives élaborées par quelques-uns, accompagne le processus de
construction et de mise en œuvre de décisions stratégiques qui, parce
qu'elles favorisent l'appropriation par le plus grand nombre,
débouchent effectivement sur l'action
[10].
Ainsi, la prospective et la gouvernance favorisent la mise en place de
modèles de décision qui renforcent la légitimité du décideur en
l'appuyant, non plus sur une expertise scientifique ou technocratique
individuelle mais sur un réseau d'acteurs qui réduit l'incertitude et
favorise l'appropriation.
Deux
modèles de décision
|
"CHOIX TRANCHANT"
(décision traditionnelle) |
"ENCHAINEMENTS DE RENDEZ-VOUS"
(décision en incertitude) |
|
Un
moment unique, un acte |
Une
activité itérative enchaînant
des décisions de second rang |
|
Prise par un acteur légitime |
Engageant un réseau d'acteurs diversifiés selon les responsabilités |
|
Clôturée par l'autorité scientifique ou politique |
Réversible, ouverte à de nouvelles informations ou
à de nouvelles formulations de l'enjeu |
Michel CALLON, Pierre
LASCOUMES, Yannick BARTHE, Agir dans un monde incertain, Essai
sur la démocratie technique,
p. 307, Paris, Seuil, 2001.

Aucun expert, aucun centre d'étude, aucun
thinktank, aucune cellule ad hoc n'a la capacité de
prévoir l'avenir, ni du monde, ni de la Wallonie. Toute forme de
prédiction est une imposture, l'avenir n'est pas écrit, mais reste à
faire, proclame avec raison un des plus grand théoricien de la
prospective, le professeur Michel Godet [11].
Par contre, la question du rapport d'une société avec le futur appelle
au moins quatre réflexions immédiates.
–
L'avenir, ainsi que l'indique Jacques Lesourne, apparaît être le
fruit du hasard, de la nécessité et de la volonté. Si le premier
facteur prend les prévisions à contre-pied alors que le second semblait
les conforter, le concept de volonté exprime une capacité d'agir sur
l'histoire, un désir d'action qui rejette aussi nettement le
déterminisme que la fatalité.
–
L'importance du nombre des acteurs – variable déterminante mais
indéterminée –, leur grande disponibilité d'action dans de nombreux
domaines, leur capacité d'agir sur l'histoire font en sorte que, quelle
que soit la pertinence d'un travail de prévision, celui-ci ne couvre
jamais l'ensemble des futurs possibles. L'avenir apparaît dès lors comme
ouvert, comme un champ en friche qu'il est possible de cultiver.
–
L'analyse historique constitue une pièce majeure de la prospective par
le regard rétrospectif qu'elle permet sur le présent et par les points
d'appuis qu'elle détermine en vue du travail prospectif. Cet outil est
évidemment utilisé en considérant que l'avenir ne peut être ni la simple
reproduction du passé ni son extrapolation : ni au départ de ses
tendances, ni dans ses contingences, ni de manière linéaire, ni de
manière cyclique.
–
Le concept de prospective permettra donc d'envisager non pas des
probabilités recherchées par des exercices de prévision, mais des futurs
possibles, des futuribles, en vue d'éclairer les acteurs et les
décideurs sur les stratégies à mettre en place. Relevant les
opportunités et les menaces du chemin à parcourir, la prospective a
pour vocation concrète de concevoir un futur désiré ainsi que les moyens
nécessaires pour le rendre possible.
Ainsi, forts des données des prospectivistes, les décideurs pourront mieux
construire, affiner ou réorienter leur projet (projet :
pro-jacio = je jette dans le temps, je
projette, image d'une situation, d'un état que l'on pense atteindre).
Cette étape constituera celle du passage de la description d'un ensemble
de futurs possibles à la définition d'un avenir souhaitable.
Tirant les conclusions comme rapporteur de la séance sur la prospective
territoriale métropolitaine et régionale à l'OCDE le 12 décembre 2000, la
prospectiviste française Fabienne Goux-Baudiment estimait que l'impératif
de la prospective était aujourd'hui de poser les concepts. Ceux-ci
intégrant tant l'objet des disciplines portant sur l'avenir que l'espace
concerné par cet objet.

 |
La prévision |
Activité ayant pour objet de mettre en évidence certaines relations
entre les événements, à partir desquels il est possible de calculer le
degré de probabilité des différentes évolutions possibles de ces
événements. La prévision part généralement de prémisses chiffrées
(c'est le cas de la prévision économique ou technologique)
[12].
On
le voit, c'est méthodologiquement que la prospective se différencie
du scientisme de la prévision qui construit des modèles théoriques et
essaie de les appliquer pour construire l'avenir
[13].
Ainsi, comme le répète Hugues de Jouvenel, ce n'est pas parce que l'on
parle du futur qu'on est dans la prospective. Le rapport entre la
prospective et la prévision est un rapport difficile. La seconde semble en
effet avoir miné le chemin de la première tandis que la prospective tente
de renouveler la prévision [14]
.

 |
L'anticipation |
Modèle d'un futur construit sur la base de la logique [15].
L'anticipation n'a de sens que pour éclairer l'action, répète Michel
Godet [16].

 |
La planification |
Processus qui fixe (pour un individu, une institution, une
collectivité territoriale ou un Etat), après études et réflexion
prospective, les objectifs à atteindre, les moyens nécessaires, les
étapes de réalisation et les méthodes de suivi de celles-ci
[17].

 |
Etudes et recherches à vocation prospective |
Selon
John McHale, les études et recherches à
vocation prospective constituent une discipline qui inclut toutes les
formes d'études du futur, de l'extrapolation tendancielle (la manière
la plus facile et la plus utilisée) jusqu'à l'utopie
[18].
Par
un cheminement différent depuis la guerre, les futures
studies nord-américaines trouvent
aujourd'hui une convergence avec la prospective sous l'appellation de
foresight, au point que l'on puisse
désormais traduire l'une par l'autre [19].
Enfin, Fabienne Goux-Baudiment posait aussi la question des espaces
envisagés pour la prospective. La question n'est pas innocente lorsque
l'on parle des régions belges –particulièrement la Flandre et la Wallonie
– dont on sait que l'ampleur de leur souveraineté d'Etat en
font davantage des espaces nationaux que des
espaces territoriaux.

Le philosophe français Gaston Berger, considéré comme le fondateur de
la prospective, soulignait que, à bien des
points de vue, la prospective ressemble à l'histoire.
L'une et l'autre portent sur des faits qui, par
essence, ne sont jamais donnés : le passé n'est plus, l'avenir n'est
pas encore, tous deux sont hors de l'existence. Comme l'histoire
aussi, la prospective ne s'attache qu'aux faits humains. Les
événements cosmiques ou les progrès de la technique ne l'intéressent
que par leurs conséquences pour l'homme. Nous ne prétendons pas que
l'homme soit "la mesure de toutes choses". Dans les études
prospectives, c'est lui, du moins, qui donne l'échelle
[20].
Hugues de Jouvenel regrettait pourtant qu'en général ceux qui
s'intéressent à l'histoire ne s'intéressent pas à l'avenir et ceux qui
s'intéressent à l'avenir ne s'intéressent pas à l'histoire
[21].
C'est sur le passé que portent les études des historiens, mais – comme
l'indique Jean Chesneaux, – c'est l'avenir
qui en fonde la portée, la raison d'être [22].
Pour interpréter ce qu'écrit l'auteur d'Habiter le temps, on
pourrait noter que c'est parce que, à un moment donné, la société wallonne
s'est donné un avenir, qu'elle a pu prendre en considération son passé.
Ainsi, à la question de l'anachronisme d'une histoire de la Wallonie en
1973, l'équipe du professeur Léopold Genicot répondait que la Wallonie se
constituait en nation consciente et cohérente
[23]
et, par là, marquait déjà sa volonté d'agir sur l'histoire. Cette
historicité passe par la prise en compte sociale du présent et doit
déboucher sur le futur. Radical, Jean Chesneaux
écrit que le passé ne mérite attention que s'il s'ouvre vers l'avenir,
à travers les incontournables contraintes du présent [24].
C'est à cette quête d'avenir qu'invite la présente démarche, de manière à
passer de l'historicité à la temporalité, concept dont Michel Quévit
disait avec raison qu'il est au centre de la démarche prospective
[25].
L'historicité – la relation entre passé et présent –
doit s'ouvrir sur la temporalité, sur la relation plus complexe que le
présent établit à la fois en direction de l'amont et de l'aval, du
passé et de l'avenir
[26].
Il ne
s'agit pas ici de faire une dissertation sur le temps. Celui-ci, nous le
savons, est relatif. Fernand Braudel mettait en évidence la différence
entre le temps des historiens et celui des sociologues, moins
impérieux, moins concret aussi, jamais au cœur de leurs problèmes et de
leurs réflexions [27].
Que dire du reste du temps des décideurs politiques ? Ne prête-t-on pas à
Jean Gol de s'être exclamé que trois mois, pour un ministre, c'est une
éternité ? Par contre, à l'heure du développement durable, chacun se rend
compte que la décision ou la non-décision
d'aujourd'hui engage une responsabilité et une précaution par rapport au
temps long à la fois dans le bien-être et les droits des générations
futures ainsi que dans la compétition des territoires dans lesquels
vivront ces générations.
Chaque
territoire est libre de choisir son futur, mais dans la compétition
qui règne aujourd'hui entre eux, l'avantage n'ira pas au plus timoré.
Il est donc nécessaire de s'aider de la prospective normative et des
espaces de liberté qu'elle nous offre pour rechercher les voies les
plus performantes, c'est-à-dire innovantes et offensives, d'un avenir
souhaitable et possible
[28].
C'est
donc une culture politique du temps qu'il nous faut construire en
Wallonie, pour rompre avec le positivisme linéaire, l'immédiat auquel nous
invite généralement la presse, internationale comme belge, écrite comme
télévisée, accroissant encore l'incertitude du futur en le limitant à un
regard fugace et par trop limité. Ainsi, on entrera dans la prospective
lorsque, avec Gaston Berger, on commencera à considérer l'avenir non
plus comme une chose déjà décidée et qui, petit à petit, se découvrirait à
nous, mais comme une chose à faire [29].

Rarement affirmée comme une science, souvent présentée comme une
discipline, une forme de pensée voire un art, la prospective est
certainement ce que le Dr Julio Dias, conseiller du maire de
Lisbonne, qualifiait en portugais de movida : une mise en
mouvement intellectuelle et politique [30].
Loin de vouloir déterminer ce que sera demain – ce qui ne semble donné
à personne – la prospective exprime davantage un regard critique,
un esprit non conformiste, en quête de solutions alternatives
[31].
Dès lors, la prospective apparaît comme une méthode de changement,
un travail participatif et pédagogique [32],
un processus cognitif permettant d'explorer ce qui pourrait advenir et
ce qui pourrait être fait.
Parmi les nombreuses définitions amenées ou construites, la définition
de la prospective présentée par Fabienne Goux-Baudiment a la mérite de la
rigueur.
La prospective (littéralement : regarder devant)
est une discipline des sciences humaines qui s'appuie sur les
fondements de l'économie, de la sociologie et des sciences politiques
pour maîtriser les dynamiques temporelles (tendances,
évolutions) et les changements qui en découlent (impacts
structurels).
Exploratoire,
elle aide à dessiner les futurs possibles, généralement sous la forme
de scénarios.
Normative,
elle est un outil d'intelligence collective qui permet de
définir une vision du futur. Cette vision génère des objectifs à
atteindre pour une organisation donnée, entreprise, Etat ou
collectivité territoriale. Elle peut se décliner en projet
d'entreprise ou de territoire, matérialisé par des politiques bien
définies.
La prospective peut faire l'objet d'études,
fondées sur des réflexions exploratoires, ou d'exercices, qui
s'appuient sur une pluralité de modalités pour créer une intelligence
collective. Les exercices sont l'outil privilégié de la prospective
normative
[33].
Bâtie au travers d'une longue réflexion menée par six
groupes de travail parallèles, au cours des premiers mois de l'année 2000,
la définition de la prospective inscrite dans la charte fondatrice de la
Société wallonne de l'Evaluation et de la Prospective a pour elle la
qualité de l'appropriation par les acteurs wallons qui ont tenté d'en
comprendre la signification.
La
prospective est une démarche rigoureuse, généralement réalisée de
façon transdisciplinaire et en réseau. Elle permet de déceler les
tendances d’évolution, d'identifier les continuités, les ruptures et
les bifurcations des variables (acteurs et facteurs) de
l'environnement ainsi que de déterminer l’éventail des futurs
possibles. La prospective permet ainsi d'élaborer des stratégies
cohérentes et d'améliorer la qualité de la décision à prendre. Elle
est une des techniques nécessaires à la
proactivité, attitude de celui qui anticipe l’événement dans
ses réflexions, agit pour provoquer les changements souhaités et
saisit les opportunités nouvelles.
Tout comme l’étude de l’histoire (la rétrospective),
la prospective permet de jeter un regard enrichi sur le présent. Cette
démarche systématique a pour objectif d’anticiper les effets des
mutations, d'aider à définir des stratégies et de les adapter. Elle se
fonde sur un travail d’écoute et d'analyse de la société pour y
déceler les éléments de permanence et de fugacité, les signaux et les
tendances permettant de déterminer non le futur mais des futurs
possibles. Elle requiert de déterminer les paramètres sur lesquels les
politiques peuvent agir ou, par approche systémique, de mettre en
évidence les liens et dépendances entre éléments de nature ou
d’évolution différents.
Trois dimensions majeures de la prospective
contribuent à mieux éclairer les enjeux cruciaux du devenir :
sa vision sociétale de la réalité, sa maîtrise de la dimension du
temps, sa globalité dans l’examen des mutations économiques, sociales,
politiques et culturelles et leurs répercussions dans l'espace. La
prospective ouvre ainsi les champs du possible. Ce futur ouvert,
esquissé mais non déterminé, permet l'identification des enjeux, la
possibilité des choix en ouvrant l'espace du débat. La prospective
crée donc une nouvelle liberté d'action et renforce ainsi la confiance
des acteurs. Dans la vie publique, cet éventail des possibles donne du
sens à la démocratie.
En permettant d’identifier les scénarios probables et
les logiques d’intervention possibles des acteurs en vue de provoquer
les orientations souhaitées, la prospective permet d’introduire dans
le débat public une logique d’anticipation (la veille des problèmes de
société par exemple) et de préméditation (l’identification des actions
déterminantes), plutôt que de remédiation.
Une réflexion prospective commune ouvre de nouvelles
dimensions à l’autonomie des acteurs qui y participent, donc à
l’efficacité collective d’une collectivité, privée ou publique. Tout
comme ce qui concerne l'évaluation, la démocratie participative
nécessite de la part du citoyen un apprentissage critique des méthodes
utilisées en prospective, la publicité des travaux réalisés et le
décryptage des enjeux et des résultats de ceux-ci
[34].
On
le voit, la prospective est d'abord une action participative et
collective. Comme l'a indiqué Michel Godet lors de l'exercice portant sur
Pays basque 2010 [35],
la prospective, c'est réfléchir librement et ensemble. Ce n'est pas
un pur exercice intellectuel de collecte d'informations, de conjectures
académiques et de prévisions futurologiques. Son objet est d'apporter aux
responsables et aux instances décisionnelles les éléments dont ils ont
besoin pour prendre de bonnes décisions. Le travail prospectif s'appuie
donc à la fois sur une ouverture d'esprit et sur une organisation
scientifique.

 |
La prospective territoriale |
Fabienne Goux-Baudiment a beaucoup travaillé tant sur les concepts que
sur les pratiques de la prospective territoriale, que la responsable
de proGective définit comme une branche de la
prospective générale qui a pour objet l'identification des devenirs
possibles et/ou souhaitables d'un territoire. Elle se développe autour
de plusieurs caractéristiques fondatrices :
–
elle s'exprime à travers des démarches collectives au sein desquelles
le processus est aussi important que le résultat ;
– elle s'appuie sur un appareil méthodologique distinct en cours de
constitution ;
– elle est pilotée par un plusieurs acteurs locaux ;
– stratégique (donc normative), elle cherche à devenir plus
opérationnelle, à la fois comme moyen d'aide à la décision et comme
outil de pilotage de projet ;
– globale (et non sectorielle), elle porte sur l'ensemble du
territoire physique et humain;
– elle s'exerce au bénéfice de l'intérêt général, dans une perspective
de moyen et de long termes [36]
.

 |
Les futuribles |
Pour le prospectiviste, l'avenir ne saurait être déterminé. Au
contraire, c'est là que réside la marge de manœuvre et que peut se
déployer la capacité d'action : l'avenir est ouvert à des futurs
possibles, les futuribles.
Nullement
naïf au point de croire pour autant que tout est possible, le
prospectiviste devra ainsi identifier l'éventail des futurs possibles.
Et, comme celui-ci se déforme continuellement – des futuribles
disparaissent alors que d'autres émergent – il faudra le faire non
pas une fois pour toutes mais de manière permanente
[37].

Loin d'une réflexion en chambre et coupée des réalités, la
prospective constitue un instrument performant d'aide à la décision
et à l'élaboration de stratégies. On l'a vu, Jacques Lesourne fait du
dialogue entre prospective et décision l'axe principal de l'action.
Pour le professeur Lesourne, chaque fois qu'il y a une réflexion
prospective, il y a une décision à prendre [38].
C'est ainsi que la prospective permet au décideur d'arrêter de jouer
à coup forcé et lui rend la capacité et la marge nécessaires à
l'action, notamment :
–
en contribuant à une meilleure compréhension du monde contemporain et
de ses avenirs possibles;
– en identifiant des idées et des faits porteurs d'avenir;
– en contribuant à l'accroissement de l'intelligence collective du
territoire;
– en permettant de mesurer les facteurs d'inertie.
C'est ce que souligne Christian Stoffaës,
patron de la prospective chez EDF :
Il
y a des points communs entre les actes de "conduire l'armée" (selon la
racine étymologique de la stratégie); ou bien une entreprise ou une
nation; une association, un syndicat ou un parti politique; la vie
d'une famille ou la carrière d'un individu : comme il en est de la
prose, chacun fait de la stratégie, parfois sans le savoir… Mais il
vaut mieux en faire méthodiquement plutôt qu'implicitement : c'est la
fonction de la prospective que de fournir l'assistance d'une
méthodologie rationnelle et osons le dire scientifique à la
préparation de la stratégie en avenir incertain
[39].
Ainsi, la prospective accroît-elle la faculté collective de poser les
problèmes du futur, de penser l'impensable (to
think the
unthinkable [40])
et permet la proactivité, agir pour provoquer
les changements souhaités.
L'exercice de la prospective a pour objet premier de
nous acculturer au futur. A force d'en parler, de l'imaginer, d'en
analyser les ressorts, celui-ci entre peu à peu dans les esprits. Au
départ pur concept, il s'enrobe de chair au fur et à mesure des
travaux et finit par faire partie du raisonnement, prolongement
naturel de l'immédiat vers le moyen-long
terme.
Cette proximité avec le futur montre combien nos peurs
peuvent être handicapantes. Car le futur est non seulement un espace
vierge qu'il nous appartient de peupler, mais aussi un espace de
liberté qui s'offre à notre volonté : nous pouvons agir sur lui, le
modifier, le modeler à notre convenance (dans les limites de certaines
contraintes). Débarrassés de cette frilosité, nous devenons plus
positifs, plus constructifs, plus proactifs
[41].
Dès lors, en matière de gestion publique, on se situera fort heureusement
aux antipodes de la formule bien connue en politique belge du Z'azis,
et puis ze réfléssis,
chère à l'ancien premier-ministre Achille Van
Acker (1898-1975). La réflexion prospective
est au service direct de l'action, car il s'agit d'une réflexion ouverte,
prédisposée à l'innovation, à l'imagination et à la créativité. Dans une
société wallonne que certains beaux esprits n'ont pas hésité à qualifier
de peuple sans passé à l'avenir incertain
[42], la démarche prospective
organisée et concertée de l'ensemble des acteurs apparaît comme l'outil
privilégié de structuration de la pensée collective. Il s'agit d'un atout
décisif pour situer la Région wallonne dans son environnement et la faire
agir dans un monde de grande complexité. Jacques Lesourne, qui enseigna
aussi les théories de la décision, définit l'action comme une
succession de décisions qui atteignent un objectif. Un autre
personnalité d'envergure, Michel Crozier, souligne, quant à lui, que
les héros sont ceux qui savent avoir l'énergie
pour prendre des décisions et pour les applique [43].

On dispose actuellement, grâce notamment à l'école française de
prospective (The French
School of la prospective, comme on
l'appelle aux USA), d'une excellente boîte à outils pour aborder la
prospective [44].
On
ne saurait songer ici ni à étudier, ni même à passer en revue les
multiples méthodes utilisées en prospective.
L'idée fondamentale, qui pourtant n'a fait que très difficilement l'objet
d'un consensus lors de la mise au point de la charte de la Société
wallonne de l'Evaluation et de la Prospective, est
que la prospective consiste en une approche globale, systémique,
interdisciplinaire et holistique. Son champs
est aussi large que possible et consiste à appréhender le monde et son
évolution dans toute leur complexité. Le parallélisme avec la discipline
historique aide à comprendre cette exigence puisque, chacun aujourd'hui
peut l'admettre, il n'est d'histoire que totale.
Edgar Morin nous éclaire sur ce global, relations entre tout et
parties, qui est ici déterminant :
Le global est plus que le contexte,
c'est l'ensemble contenant des parties diverses qui lui sont liées de
façon inter-rétroactive ou
organisationnelle. Ainsi, une société est plus qu'un contexte : c'est
un tout organisateur dont nous faisons partie. Le tout a des qualités
ou des propriétés qui ne se trouveraient pas dans les parties si elles
étaient isolées les unes des autres, et certaines qualités ou
propriétés qui ne se trouveraient pas dans les parties si elles
étaient isolées les unes des autres, et certaines qualités ou
propriétés des parties peuvent être inhibées par des contraintes
issues du tout
[45].
Il y
a complexité, nous dit Morin, lorsque les différents éléments constituant
ce tout (l'économique, le politique, l'affectif, le mythologique, etc.)
sont inséparables et qu'il y a tissu interdépendant (complexus
signifie tissé ensemble), interactif et
inter-rétroactif entre l'objet de la connaissance et son contexte,
les parties et le tout, les parties entre elles. La complexité, c'est, de
ce fait, le lien entre l'unité et la multiplicité
[46].
Pour
Pierre Gonod, la complexité est, avec l'interdisciplinarité (comme produit
collectif, processus d'organisation sociale des acteurs inséparable du
processus intellectuel) et la systémique (analyse des systèmes, théorie et
pratique de la modélisation), le troisième pilier de la prospective
[47]
.
Lorsqu'on s'interroge sur les qualités du "bon prospectiviste" ou d'une
bonne équipe de prospective, on mesure la nécessité de disposer autant de
créativité que de rigueur et surtout d'allier profondeur d'analyse et
largeur de vue, transdisciplinarité et expertise [48].
On y ajoute également le détachement des contingences et échéances
politiques nécessaires à assurer l'indépendance de la réflexion
prospective. Jacques Lesourne estime, quant à lui, que le critère
fondamental de qualité en prospective, c'est l'honnêteté intellectuelle [49].
Enfin, la qualité de la prospective repose fondamentalement sur la
capacité d'établir des liens entre les acteurs, de construire des réseaux
sociétaux ainsi que de mettre en place des dynamiques collectives et
participatives.
La crédibilité, l'utilité et la qualité d'un exercice
de prospective territoriale passent par le respect strict de certaines
conditions : en particulier, il ne faut absolument pas sous-traiter
complètement à l'extérieur la réflexion sur son avenir.
Dans une étude, quelle que soit sa qualité, le rapport
final compte moins que le processus qui y conduit. D'où l'importance
qu'il y a, à s'appuyer sur les capacités d'expertise locale, et à
profiter de l'exercice de prospective pour enclencher une dynamique de
changement, au moins dans les esprits. C'est moins une étude de
prospective qu'il s'agit de réaliser qu'un processus de réflexion
participative qu'il convient d'initier. En effet, c'est en suscitant
une réflexion globale au niveau local que l'on fera naître le désir
d'un rapprochement des idées et d'une mise en cohérence autour d'un,
ou plutôt de plusieurs projets pour le territoire
[50].
Le
professeur Michel Godet insiste constamment dans ses travaux sur cet
aspect collectif, donnant du sens à l'action et générant l'appropriation
par les acteurs des enjeux et des projets, créant ainsi une mobilisation
de l'intelligence. Certes, le patron du Laboratoire d'Investigation en
Prospective, Stratégie et Organisation (LIPS)
relève que cette mobilisation collective porte davantage sur les menaces
et opportunités de l'environnement que sur les choix stratégiques qui,
eux, peuvent rester confidentiels. Pour Michel Godet, l'appropriation
intellectuelle et affective constitue un point de passage obligé pour que
l'anticipation se cristallise en action efficace
[51].
En mettant en évidence les trois composantes du triangle grec, il décrit :
–
logos : la pensée, la rationalité, le discours, c'est-à-dire ici
l'anticipation, la réflexion prospective;
– épithumia : le registre des désirs
(nobles ou non), qui génèrent l'appropriation et la mobilisation
collective, y compris l'utopie, objet virtuel du désir et
source où l'action puise son sens [52];
– erga : les actions, les
réalisations, qu'expriment la volonté stratégique et l'action.
Le mariage de la passion et de la raison, du cœur et de
l'esprit est – écrit Michel Godet – la clef du succès de l'action et
de l'épanouissement des individus [53].

La
prospective déploie dans son travail une quantité très importante de
méthodes diverses : ateliers de prospective, outils d'analyse stratégique,
instruments de simulation, analyses structurelles (Mic-Mac,
etc.), stratégies d'acteurs (Mactor), analyse
morphologique, méthode Delphi, Abaque de Regnier,
etc.

Les
critères de choix des outils de la prospective territoriale
–
la durée, plus ou moins longue, du travail envisagé et la possibilité
ou non d'avoir des partenaires;
– la qualité, la fiabilité et l'exhaustivité des résultats à produire;
– la présence ou pas d'une équipe, même sommaire, ou d'un réseau de
compétences coordonnées;
– l'existence, ou pas, d'un système permanent de "veille historique et
prospective";
– la possibilité, ou pas, de mobiliser les acteurs et décideurs
eux-mêmes;
et
surtout :
– la disponibilité (en qualité et quantité, coût et fiabilité), des
sources statistiques à une échelle pertinente et à une date récente;
– les ressources, et donc les moyens financiers et humains
disponibles, en quantité et durée (qui peuvent être extrêmement
variables);
– l'horizon utilisé : 2100 n'est pas 2000 [54].

Evoquons deux outils permettant de comprendre le type de démarches qui
peuvent être menées, notamment sur le plan régional : la méthode des
scénarios et les arbres de comptétences.
 |
La méthode des scénarios |
Méthode qui visualise souvent la prospective, la méthode des
scénarios apparaît comme l'exercice de prospective par excellence,
même si, aujourd'hui, on la considère parfois dépassée car trop lourde
ou manipulatrice. En fait, peut-être a-t-on quelque peu confondu un
scénario avec un modèle de simulation ou l'utiliser pour prévoir alors
qu'il est là pour provoquer celui à qui on le présente, pour le
forcer à remettre en questions les hypothèses choisies
[55].
Comme l'indique Michel Godet, cette méthode nécessite une bonne
connaissance du terrain et une capacité en temps pour pouvoir suivre
un long cheminement si l'on explore tous les modules définis, ce qui
n'est pas toujours nécessaire [56].
Qu'est-ce
qu'un scénario ?
Un scénario est un ensemble formé par la description
d'une situation future et du cheminement des événements qui permettent
de passer de la situation d'origine à la situation future.
On distingue en fait deux grands types de scénarios :
– exploratoires : partant des tendances passées et
présentes et conduisant à des futurs vraisemblables,
– d'anticipation ou normatifs : construits à partir d'images
alternatives du futur, ils pourront être souhaités ou au contraire
redoutés. Ils sont conçus de manière
rétroprojective
[57].

L'utilisation que la méthode des scénarios et de ses résultats sera
toutefois fonction à la fois des objets de la prospective stratégique
envisagée (niveau exploration, orientation, actions) et du type
d'environnement considéré.
|
Utilisation de la méthode des scénarios |
|
Exploration
prospective |
Orientation
stratégique |
Actions
stratégiques |
|
Environnement
continu
prééminence
des tendances |
Choix d'un
Scénario
"tendanciel" |
Intériorisation du scénario et infléchissement favorable de son
contour |
Déclinaison
de la vision
dans le cadre
du scénario |
|
Environnement
discontinu
ruptures possibles mais pressenties |
|