La Wallonie à l'écoute de la prospective - Les fondements de la prospective wallonne
par Philippe Destatte, directeur de l'Institut Jules-Destrée

1.

La prospective, outil de la bonne gouvernance régionale

2.

Vers des définitions communes de la prospective et de ses concepts

    2.1.

 L'aménagement du temps et sa prise en compte

    2.2. La prospective : une mise en mouvement intellectuelle et politique
    2.3. La prospective, la stratégie et la décision publique
3.

Des méthodes globales et des pratiques participatives

    3.1. Des méthodes systémiques, pluridisciplinaires et holistiques
    3.2. Des pratiques participatives
4.

La prospective et la Wallonie

    4.1.

 Le manque d'acuité visuelle de la Wallonie et sa longue incapacité de renouveau

    4.2.  Un New Deal : le Contrat d'avenir pour la Wallonie
    4.3.  La mission de l'Institut Jules-Destrée dans la prospective wallonne
    4.4. Le système régional wallon de Prospective (SRWP)
Conclusion : Où voulons-nous aller ensemble ?
 

Bibliographie succincte

 

Notes

 

L'homme n'agit pas seulement en tenant compte du milieu qui l'entoure mais en tenant compte du futur tel qu'il peut le concevoir. L'image devient cause agissante dans la modélisation.

Ilya Prigogine

cité dans Arnaud SPIRE, La pensée-Prigogine, p. 24,

Paris, Desclée de Brouwer, 1999.

 

Nous sommes tous sur le sujet de la prospective, et moi en particulier, en situation de learning process, dans une sorte d’écolage.

Michel Quévit,
La Géode, Charleroi, 31 mars 2000

 Cette réflexion, voulue et appuyée par le Gouvernement wallon, résulte de cinq efforts majeurs qui ont marqué l'action de l'Institut Jules-Destrée depuis le quatrième congrès La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle, Evaluation, Innovation, Prospective, en octobre 1998 :

– donner des fondements à la prospective wallonne par un travail analytique rétrospectif;
– étudier et comprendre la discipline que constitue la prospective, ses différentes approches, ses contenus, ses méthodes, ses champs d'application, ainsi que l'apport qui peut être le sien pour la gouvernance de la Wallonie;
– inscrire l'Institut Jules-Destrée et, de ce fait, la Wallonie dans des réseaux européens et mondiaux de la prospective ou valorisant des études et recherches à vocation prospective;
– créer en Wallonie des réseaux d'acquisition et de développement de la prospective territoriale;
– faire reconnaître la Wallonie dans les milieux internationaux de la prospective comme une région porteuse d'intelligence collective et y montrer que la prospective wallonne est une dynamique en acquisition.

 Cette introduction va successivement aborder les questions suivantes. Dans un premier temps, elle situera la prospective à l'intérieur du concept de gouvernance. Ensuite, l'introduction tentera de présenter des définitions ‑ communes et à partager ‑ de la prospective et de ses méthodes. Enfin, elle resituera la démarche prospective dans la dynamique wallonne et particulièrement dans celle du Contrat d'Avenir pour la Wallonie, avant de préciser les missions menées par l'Institut Jules-Destrée et de décrire brièvement le Système régional wallon de Prospective. Des conclusions posent les fondements de la prospective wallonne en termes de forces et de faiblesses pour poser la question de savoir où voulons-nous aller ensemble ?

  

Mission prospective Wallonie 21 - Index

1. La prospective, outil de la bonne gouvernance régionale

 La gouvernance peut être appréhendée comme un processus de coordination d'acteurs, de groupes sociaux, d'institutions qui produisent des compromis, des consensus politiques et sociaux permettant d'atteindre des buts propres – discutés et définis collectivement –, dans des environnements fragmentés et incertains. Cette façon de voir le concept permet d'échapper à une vision par trop économiste et de le rendre opératoire pour aborder clairement la question de la place de l'Etat dans la gestion du territoire. Cette gouvernance n'apparaît pas comme une contrainte supplémentaire pour la gestion publique mais constitue un cadre, une dimension de plus où faire porter l'action. C'est ce que, en France, le Rapport Bailly a bien valorisé.

 La gouvernance s'attache ainsi à inventer de nouvelles pratiques de démocratie, attentives aux lieux et aux personnes, et à mettre en place une pédagogie de l'adaptation à un monde complexe, en développant :

– la recherche de réponses locales à une économie globale;
– la capacité à faire fonctionner ensemble des acteurs publics et privés, aux niveaux local et global;
– la promotion de territoires dynamiques et ouverts;
– les réponses aux exigences de démocratie et de participation des citoyens;
– la mise en place d'ordonnancements sociaux qui fonctionnent faiblement à l'autorité;
la valorisation du "potentiel de développement des hommes
[1].

Jean-Paul Bailly distingue quatre phases distinctes de la bonne gouvernance allant de la phase de sensibilisation à celle de l'action.

 

  

Cette gouvernance, en tant que méthode de résolution de problèmes par la négociation et la coopération des acteurs [2] est incarnée en Wallonie par le Contrat d'Avenir. Directeur des services territoriaux à l'OCDE, Bernard Hugonnier estimait que, dans le cadre d'une bonne gouvernance, toutes les grandes décisions devraient s'appuyer sur une réflexion prospective [3]. Le PDG de la RATP souligne d'ailleurs lui-aussi que l'utilité de la démarche prospective réside dans sa capacité de nourrir le débat politique, d'accompagner l'ensemble du processus de décision et de contribuer à forger les concepts et les pratiques de nouvelles formes de "gouvernance" [4] .

 Dans cette nouvelle gouvernance, la place du décideur prend toute son ampleur. Maître des Horloges, il est celui qui harmonise l'action collective, l'organise, fait les choix stratégiques et assume les respon­sabilités de ces choix [5]. Ainsi, ni les dispositifs, ni les processus, ni les experts de la prospective ne sauraient en rien affaiblir ou se substituer au rôle des décideurs qui restent les vrais maîtres de l'action et au centre de l'enjeu [6]. Non seulement, parce que la responsabilité leur en incombe mais aussi parce que, ainsi que l'indiquait le professeur Jean Leca, compte tenu des intérêts multiples et changeants [qui] introduisent sans préavis de nouveaux standards d'action, de ceux-ci le "décideur politique" a une connais­sance bien meilleure et plus performante que les spécialistes de la connaissance [7].

 Jacques Lesourne aborde cette question lorsqu'il explique l'intérêt de la prospective stratégique. L'ancien professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers distingue claire­ment l'homme d'action que représente le décideur et l'homme de réflexion qu'est le prospectiviste. Le premier doit mobiliser toute son énergie pour l'aboutissement total de sa décision : il n'écrit pas, il réunit, il négocie et vit sur des postulats. Le second doit être capable de traduire en termes de recherches les préoccupations de l'homme d'action. Il est toutefois en profond décalage avec le décideur et ne peut lui être utile que si un pacte déontologique les lie. Par cet accord, l'homme d'action doit accorder à l'homme de réflexion le temps, les moyens et la liberté dont le second a besoin [8]. Du reste, la prospective s'accommode depuis longtemps de cette proximité avec la politique, en ne cherchant pas à se conformer à la rude ascèse intellectuelle du monde académique et en ne refusant de tenir des propos de nature normative [9].

 On voit donc le rôle important que la prospective peut jouer dans la gouvernance, telle que la voit Jean-Paul Bailly :

 Une prospective qui, au lieu de prétendre apporter des solutions définitives élaborées par quelques-uns, accom­pagne le processus de construction et de mise en œuvre de décisions stratégiques qui, parce qu'elles favorisent l'appropriation par le plus grand nombre, débouchent effectivement sur l'action [10].

 Ainsi, la prospective et la gouvernance favorisent la mise en place de modèles de décision qui renforcent la légitimité du décideur en l'appuyant, non plus sur une expertise scientifique ou technocratique individuelle mais sur un réseau d'acteurs qui réduit l'incertitude et favorise l'appropriation.

 Deux modèles de décision

"CHOIX TRANCHANT"

(décision traditionnelle)

"ENCHAINEMENTS DE RENDEZ-VOUS"

(décision en incertitude)

Un moment unique, un acte

Une activité itérative enchaînant
des décisions de second rang

Prise par un acteur légitime

Engageant un réseau d'acteurs diversifiés selon les responsabilités

Clôturée par l'autorité scientifique ou politique

Réversible, ouverte à de nouvelles informations ou
à de nouvelles formulations de l'enjeu

 Michel CALLON, Pierre LASCOUMES, Yannick BARTHE, Agir dans un monde incertain, Essai sur la démocratie technique,
p. 307, Paris, Seuil, 2001.

Mission prospective Wallonie 21 - Index 2. Vers des définitions communes de la prospective et de ses concepts

Aucun expert, aucun centre d'étude, aucun thinktank, aucune cellule ad hoc n'a la capacité de prévoir l'avenir, ni du monde, ni de la Wallonie. Toute forme de prédiction est une imposture, l'avenir n'est pas écrit, mais reste à faire, proclame avec raison un des plus grand théoricien de la prospective, le professeur Michel Godet [11]. Par contre, la question du rapport d'une société avec le futur appelle au moins quatre réflexions immédiates.

 – L'avenir, ainsi que l'indique Jacques Lesourne, apparaît être le fruit du hasard, de la nécessité et de la volonté. Si le premier facteur prend les prévisions à contre-pied alors que le second semblait les conforter, le concept de volonté exprime une capacité d'agir sur l'histoire, un désir d'action qui rejette aussi nettement le détermi­nisme que la fatalité.

 – L'importance du nombre des acteurs – variable déterminante mais indéterminée –, leur grande disponibilité d'action dans de nombreux domaines, leur capacité d'agir sur l'histoire font en sorte que, quelle que soit la pertinence d'un travail de prévision, celui-ci ne couvre jamais l'ensemble des futurs possibles. L'avenir apparaît dès lors comme ouvert, comme un champ en friche qu'il est possible de cultiver.

 – L'analyse historique constitue une pièce majeure de la prospective par le regard rétrospectif qu'elle permet sur le présent et par les points d'appuis qu'elle détermine en vue du travail prospectif. Cet outil est évidemment utilisé en considérant que l'avenir ne peut être ni la simple reproduction du passé ni son extrapolation : ni au départ de ses tendances, ni dans ses contingences, ni de manière linéaire, ni de manière cyclique.

 – Le concept de prospective permettra donc d'envisager non pas des probabilités recherchées par des exercices de prévision, mais des futurs possibles, des futuribles, en vue d'éclairer les acteurs et les décideurs sur les stratégies à mettre en place. Relevant les oppor­tunités et les menaces du chemin à parcourir, la prospective a pour vocation concrète de concevoir un futur désiré ainsi que les moyens nécessaires pour le rendre possible.

Ainsi, forts des données des prospectivistes, les décideurs pourront mieux construire, affiner ou réorienter leur projet (projet : pro-jacio = je jette dans le temps, je projette, image d'une situation, d'un état que l'on pense atteindre). Cette étape constituera celle du passage de la des­cription d'un ensemble de futurs possibles à la définition d'un avenir souhaitable.

 Tirant les conclusions comme rapporteur de la séance sur la pros­pective territoriale métropolitaine et régionale à l'OCDE le 12 décem­bre 2000, la prospectiviste française Fabienne Goux-Baudiment estimait que l'impératif de la prospective était aujourd'hui de poser les concepts. Ceux-ci intégrant tant l'objet des disciplines portant sur l'avenir que l'espace concerné par cet objet.

 

La prévision

Activité ayant pour objet de mettre en évidence certaines relations entre les événements, à partir desquels il est possible de calculer le degré de probabilité des différentes évolutions possibles de ces évé­nements. La prévision part généralement de prémisses chiffrées (c'est le cas de la prévision économique ou technologique) [12].

 On le voit, c'est méthodologiquement que la prospective se différencie du scientisme de la prévision qui construit des modèles théoriques et essaie de les appliquer pour construire l'avenir [13].

 Ainsi, comme le répète Hugues de Jouvenel, ce n'est pas parce que l'on parle du futur qu'on est dans la prospective. Le rapport entre la prospective et la prévision est un rapport difficile. La seconde semble en effet avoir miné le chemin de la première tandis que la prospective tente de renouveler la prévision [14] .

L'anticipation

Modèle d'un futur construit sur la base de la logique [15]. L'anticipation n'a de sens que pour éclairer l'action, répète Michel Godet [16].

  

La planification

Processus qui fixe (pour un individu, une institution, une collectivité territoriale ou un Etat), après études et réflexion prospective, les objectifs à atteindre, les moyens nécessaires, les étapes de réali­sation et les méthodes de suivi de celles-ci [17].

 

Etudes et recherches à vocation prospective

 Selon John McHale, les études et recherches à vocation prospective constituent une discipline qui inclut toutes les formes d'études du futur, de l'extrapolation tendancielle (la manière la plus facile et la plus utilisée) jusqu'à l'utopie [18].

Par un cheminement différent depuis la guerre, les futures studies nord-américaines trouvent aujourd'hui une convergence avec la prospective sous l'appellation de foresight, au point que l'on puisse désormais traduire l'une par l'autre [19].

Enfin, Fabienne Goux-Baudiment posait aussi la question des espa­ces envisagés pour la prospective. La question n'est pas innocente lorsque l'on parle des régions belges –particulièrement la Flandre et la Wallonie – dont on sait que l'ampleur de leur souveraineté d'Etat en font davantage des espaces nationaux que des espaces territoriaux.

 

 

Mission prospective Wallonie 21 - Index 2.1. L'aménagement du temps et sa prise en compte

Le philosophe français Gaston Berger, considéré comme le fondateur de la prospective, soulignait que, à bien des points de vue, la prospective ressemble à l'histoire.

L'une et l'autre portent sur des faits qui, par essence, ne sont jamais donnés : le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, tous deux sont hors de l'existence. Comme l'histoire aussi, la prospective ne s'attache qu'aux faits humains. Les événements cosmiques ou les progrès de la technique ne l'intéressent que par leurs conséquences pour l'homme. Nous ne prétendons pas que l'homme soit "la mesure de toutes choses". Dans les études prospectives, c'est lui, du moins, qui donne l'échelle [20].

Hugues de Jouvenel regrettait pourtant qu'en général ceux qui s'intéressent à l'histoire ne s'intéressent pas à l'avenir et ceux qui s'intéressent à l'avenir ne s'intéressent pas à l'histoire [21]. C'est sur le passé que portent les études des historiens, mais – comme l'indique Jean Chesneaux, – c'est l'avenir qui en fonde la portée, la raison d'être [22]. Pour interpréter ce qu'écrit l'auteur d'Habiter le temps, on pourrait noter que c'est parce que, à un moment donné, la société wallonne s'est donné un avenir, qu'elle a pu prendre en considération son passé. Ainsi, à la question de l'anachronisme d'une histoire de la Wallonie en 1973, l'équipe du professeur Léopold Genicot répondait que la Wallonie se constituait en nation consciente et cohérente [23] et, par là, marquait déjà sa volonté d'agir sur l'histoire. Cette historicité passe par la prise en compte sociale du présent et doit déboucher sur le futur. Radical, Jean Chesneaux écrit que le passé ne mérite attention que s'il s'ouvre vers l'avenir, à travers les incontournables contraintes du présent [24]. C'est à cette quête d'avenir qu'invite la présente démar­che, de manière à passer de l'historicité à la temporalité, concept dont Michel Quévit disait avec raison qu'il est au centre de la démarche prospective [25].

L'historicité – la relation entre passé et présent – doit s'ouvrir sur la temporalité, sur la relation plus complexe que le présent établit à la fois en direction de l'amont et de l'aval, du passé et de l'avenir [26].

Il ne s'agit pas ici de faire une dissertation sur le temps. Celui-ci, nous le savons, est relatif. Fernand Braudel mettait en évidence la diffé­rence entre le temps des historiens et celui des sociologues, moins impérieux, moins concret aussi, jamais au cœur de leurs problèmes et de leurs réflexions [27].  Que dire du reste du temps des décideurs politiques ? Ne prête-t-on pas à Jean Gol de s'être exclamé que trois mois, pour un ministre, c'est une éternité ? Par contre, à l'heure du déve­loppement durable, chacun se rend compte que la décision ou la non-décision d'aujourd'hui engage une responsabilité et une pré­caution par rapport au temps long à la fois dans le bien-être et les droits des générations futures ainsi que dans la compétition des territoires dans lesquels vivront ces générations.

 Chaque territoire est libre de choisir son futur, mais dans la compétition qui règne aujourd'hui entre eux, l'avantage n'ira pas au plus timoré. Il est donc nécessaire de s'aider de la prospective normative et des espaces de liberté qu'elle nous offre pour rechercher les voies les plus performantes, c'est-à-dire innovantes et offensives, d'un avenir souhaitable et possible [28].

C'est donc une culture politique du temps qu'il nous faut construire en Wallonie, pour rompre avec le positivisme linéaire, l'immédiat auquel nous invite généralement la presse, internationale comme belge, écrite comme télévisée, accroissant encore l'incertitude du futur en le limitant à un regard fugace et par trop limité. Ainsi, on entrera dans la prospective lorsque, avec Gaston Berger, on commencera à considérer l'avenir non plus comme une chose déjà décidée et qui, petit à petit, se découvrirait à nous, mais comme une chose à faire [29].

  

Mission prospective Wallonie 21 - Index 2.2. La prospective : une mise en mouvement intellectuelle et politique

Rarement affirmée comme une science, souvent présentée comme une discipline, une forme de pensée voire un art, la prospective est certainement ce que le Dr Julio Dias, conseiller du maire de Lisbon­ne, qualifiait en portugais de movida : une mise en mouvement intel­lectuelle et politique [30]. Loin de vouloir déterminer ce que sera demain – ce qui ne semble donné à personne – la prospective exprime davantage un regard critique, un esprit non conformiste, en quête de solutions alternatives [31]. Dès lors, la prospective apparaît comme une méthode de changement, un travail participatif et péda­gogique [32], un processus cognitif permettant d'explorer ce qui pourrait advenir et ce qui pourrait être fait.

 Parmi les nombreuses définitions amenées ou construites, la défi­nition de la prospective présentée par Fabienne Goux-Baudiment a la mérite de la rigueur.

La prospective (littéralement : regarder devant) est une discipline des sciences humaines qui s'appuie sur les fondements de l'économie, de la sociologie et des scien­ces politiques pour maîtriser les dynamiques tempo­relles (tendances, évolutions) et les changements qui en découlent (impacts structurels).

Exploratoire, elle aide à dessiner les futurs possibles, généralement sous la forme de scénarios.

Normative, elle est un outil d'intelligence collective qui permet de définir une vision du futur. Cette vision génère des objectifs à atteindre pour une organisation donnée, entreprise, Etat ou collectivité territoriale. Elle peut se décliner en projet d'entreprise ou de territoire, matérialisé par des politiques bien définies.

 La prospective peut faire l'objet d'études, fondées sur des réflexions exploratoires, ou d'exercices, qui s'appuient sur une pluralité de modalités pour créer une intelligence collective. Les exercices sont l'outil privilégié de la prospective normative [33].

Bâtie au travers d'une longue réflexion menée par six groupes de travail parallèles, au cours des premiers mois de l'année 2000, la définition de la prospective inscrite dans la charte fondatrice de la Société wallonne de l'Evaluation et de la Prospective a pour elle la qualité de l'appropriation par les acteurs wallons qui ont tenté d'en comprendre la signification.

 La prospective est une démarche rigoureuse, généralement réalisée de façon transdisciplinaire et en réseau. Elle permet de déceler les tendances d’évolution, d'identifier les continuités, les ruptures et les bifurcations des variables (acteurs et facteurs) de l'environnement ainsi que de déterminer l’éventail des futurs possibles. La prospective permet ainsi d'élaborer des stratégies cohérentes et d'améliorer la qualité de la décision à prendre. Elle est une des techniques nécessaires à la proactivité, attitude de celui qui anticipe l’événement dans ses réflexions, agit pour provoquer les changements souhaités et saisit les opportunités nouvelles.

 Tout comme l’étude de l’histoire (la rétrospective), la prospective permet de jeter un regard enrichi sur le présent. Cette démarche systématique a pour objectif d’anticiper les effets des mutations, d'aider à définir des stratégies et de les adapter. Elle se fonde sur un travail d’écoute et d'analyse de la société pour y déceler les éléments de permanence et de fugacité, les signaux et les tendances permet­tant de déterminer non le futur mais des futurs possibles. Elle requiert de déterminer les paramètres sur lesquels les politiques peuvent agir ou, par approche systémique, de mettre en évidence les liens et dépendances entre éléments de nature ou d’évolution différents.

 Trois dimensions majeures de la prospective contribuent à mieux éclairer les enjeux cruciaux du devenir : sa vision sociétale de la réa­lité, sa maîtrise de la dimension du temps, sa globalité dans l’examen des mutations économiques, sociales, politiques et culturelles et leurs répercussions dans l'espace. La prospective ouvre ainsi les champs du possible. Ce futur ouvert, esquissé mais non déterminé, permet l'identification des enjeux, la possibilité des choix en ouvrant l'espace du débat. La prospective crée donc une nouvelle liberté d'action et renforce ainsi la confiance des acteurs. Dans la vie publique, cet éventail des possibles donne du sens à la démocratie.

 En permettant d’identifier les scénarios probables et les logiques d’intervention possibles des acteurs en vue de provoquer les orien­tations souhaitées, la prospective permet d’introduire dans le débat public une logique d’anticipation (la veille des problèmes de société par exemple) et de préméditation (l’identification des actions détermi­nantes), plutôt que de remédiation.

 Une réflexion prospective commune ouvre de nouvelles dimensions à l’autonomie des acteurs qui y participent, donc à l’efficacité collective d’une collectivité, privée ou publique. Tout comme ce qui concerne l'évaluation, la démocratie participative nécessite de la part du citoyen un apprentissage critique des méthodes utilisées en pros­pective, la publicité des travaux réalisés et le décryptage des enjeux et des résultats de ceux-ci [34].

 On le voit, la prospective est d'abord une action participative et col­lective. Comme l'a indiqué Michel Godet lors de l'exercice portant sur Pays basque 2010 [35], la prospective, c'est réfléchir librement et ensemble. Ce n'est pas un pur exercice intellectuel de collecte d'informations, de conjectures académiques et de prévisions futurologiques. Son objet est d'apporter aux responsables et aux instances décision­nelles les éléments dont ils ont besoin pour prendre de bonnes déci­sions. Le travail prospectif s'appuie donc à la fois sur une ouverture d'esprit et sur une organisation scientifique.

La prospective territoriale

Fabienne Goux-Baudiment a beaucoup travaillé tant sur les concepts que sur les pratiques de la prospective territoriale, que la responsable de proGective définit comme une branche de la prospective générale qui a pour objet l'identification des devenirs possibles et/ou souhaitables d'un territoire. Elle se développe autour de plusieurs caractéristiques fondatrices :

– elle s'exprime à travers des démarches collectives au sein desquelles le processus est aussi important que le résultat ;
– elle s'appuie sur un appareil méthodologique distinct en cours de constitution ;
– elle est pilotée par un plusieurs acteurs locaux ;
– stratégique (donc normative), elle cherche à devenir plus opérationnelle, à la fois comme moyen d'aide à la décision et comme outil de pilotage de projet ;
– globale (et non sectorielle), elle porte sur l'ensemble du territoire physique et humain;
– elle s'exerce au bénéfice de l'intérêt général, dans une perspective de moyen et de long termes
[36] .

Les futuribles

 Pour le prospectiviste, l'avenir ne saurait être déterminé. Au contraire, c'est là que réside la marge de manœuvre et que peut se déployer la capacité d'action : l'avenir est ouvert à des futurs possibles, les futuribles.

 Nullement naïf au point de croire pour autant que tout est possible, le prospectiviste devra ainsi identifier l'éventail des futurs possibles. Et, comme celui-ci se déforme conti­nuellement – des futuribles disparaissent alors que d'au­tres émergent – il faudra le faire non pas une fois pour toutes mais de manière permanente [37].

 

Mission prospective Wallonie 21 - Index 2.3. La prospective, la stratégie et la décision publique

Loin d'une réflexion en chambre et coupée des réalités, la pros­pective constitue un instrument performant d'aide à la décision et à l'élaboration de stratégies. On l'a vu, Jacques Lesourne fait du dialo­gue entre prospective et décision l'axe principal de l'action. Pour le professeur Lesourne, chaque fois qu'il y a une réflexion prospective, il y a une décision à prendre [38]. C'est ainsi que la prospective permet au décideur d'arrêter de jouer à coup forcé et lui rend la capacité et la marge nécessaires à l'action, notamment :

– en contribuant à une meilleure compréhension du monde contem­porain et de ses avenirs possibles;
– en identifiant des idées et des faits porteurs d'avenir;
– en contribuant à l'accroissement de l'intelligence collective du terri­toire;
– en permettant de mesurer les facteurs d'inertie.

 C'est ce que souligne Christian Stoffaës, patron de la prospective chez EDF :

 Il y a des points communs entre les actes de "conduire l'armée" (selon la racine étymologique de la stratégie); ou bien une entreprise ou une nation; une association, un syndicat ou un parti politique; la vie d'une famille ou la carrière d'un individu : comme il en est de la prose, chacun fait de la stratégie, parfois sans le savoir… Mais il vaut mieux en faire méthodiquement plutôt qu'implici­tement : c'est la fonction de la prospective que de fournir l'assistance d'une méthodologie rationnelle et osons le dire scientifique à la préparation de la stratégie en avenir incertain [39].

Ainsi, la prospective accroît-elle la faculté collective de poser les problèmes du futur, de penser l'impensable (to think the unthinkable [40]) et permet la proactivité, agir pour provoquer les changements souhaités.

L'exercice de la prospective a pour objet premier de nous acculturer au futur. A force d'en parler, de l'imaginer, d'en analyser les ressorts, celui-ci entre peu à peu dans les esprits. Au départ pur concept, il s'enrobe de chair au fur et à mesure des travaux et finit par faire partie du raisonnement, prolongement naturel de l'immédiat vers le moyen-long terme.

Cette proximité avec le futur montre combien nos peurs peuvent être handicapantes. Car le futur est non seulement un espace vierge qu'il nous appartient de peupler, mais aussi un espace de liberté qui s'offre à notre volonté : nous pouvons agir sur lui, le modifier, le modeler à notre convenance (dans les limites de certaines contraintes). Débarrassés de cette frilosité, nous devenons plus positifs, plus constructifs, plus proactifs [41].

Dès lors, en matière de gestion publique, on se situera fort heureusement aux antipodes de la formule bien connue en politique belge du Z'azis, et puis ze réfléssis, chère à l'ancien premier-ministre Achille Van Acker (1898-1975). La réflexion prospective est au service direct de l'action, car il s'agit d'une réflexion ouverte, prédisposée à l'inno­vation, à l'imagination et à la créativité. Dans une société wallonne que certains beaux esprits n'ont pas hésité à qualifier de peuple sans passé à l'avenir incertain [42], la démarche prospective organisée et concertée de l'ensemble des acteurs apparaît comme l'outil privilégié de structuration de la pensée collective. Il s'agit d'un atout décisif pour situer la Région wallonne dans son environnement et la faire agir dans un monde de grande complexité. Jacques Lesourne, qui enseigna aussi les théories de la décision, définit l'action comme une succession de décisions qui atteignent un objectif. Un autre personnalité d'envergure, Michel Crozier, souligne, quant à lui, que les héros sont ceux qui savent avoir l'énergie pour prendre des décisions et pour les applique [43].

Mission prospective Wallonie 21 - Index 3. Des méthodes globales et des pratiques participatives
Mission prospective Wallonie 21 - Index 3.1.Des méthodes systémiques, pluridisciplinaires et holistiques

On dispose actuellement, grâce notamment à l'école française de prospective (The French School of la prospective, comme on l'appelle aux USA), d'une excellente boîte à outils pour aborder la prospective [44].

 On ne saurait songer ici ni à étudier, ni même à passer en revue les multiples méthodes utilisées en prospective.

 L'idée fondamentale, qui pourtant n'a fait que très difficilement l'objet d'un consensus lors de la mise au point de la charte de la Société wallonne de l'Evaluation et de la Prospective, est que la prospective consiste en une approche globale, systémique, interdisciplinaire et holistique. Son champs est aussi large que possible et consiste à appréhender le monde et son évolution dans toute leur complexité. Le parallélisme avec la discipline historique aide à comprendre cette exigence puisque, chacun aujourd'hui peut l'admettre, il n'est d'his­toire que totale.

 Edgar Morin nous éclaire sur ce global, relations entre tout et parties, qui est ici déterminant :

 Le global est plus que le contexte, c'est l'ensemble contenant des parties diverses qui lui sont liées de façon inter-rétroactive ou organisationnelle. Ainsi, une société est plus qu'un contexte : c'est un tout organisateur dont nous faisons partie. Le tout a des qualités ou des propriétés qui ne se trouveraient pas dans les parties si elles étaient isolées les unes des autres, et certaines qualités ou propriétés qui ne se trouveraient pas dans les parties si elles étaient isolées les unes des autres, et certaines qualités ou propriétés des parties peuvent être inhibées par des contraintes issues du tout [45].

 Il y a complexité, nous dit Morin, lorsque les différents éléments constituant ce tout (l'économique, le politique, l'affectif, le mythologique, etc.) sont inséparables et qu'il y a tissu interdépendant (complexus signifie tissé ensemble), interactif et inter-rétroactif entre l'objet de la connaissance et son contexte, les parties et le tout, les parties entre elles. La complexité, c'est, de ce fait, le lien entre l'unité et la multiplicité [46].

 Pour Pierre Gonod, la complexité est, avec l'interdisciplinarité (comme produit collectif, processus d'organisation sociale des acteurs inséparable du processus intellectuel) et la systémique (analyse des systèmes, théorie et pratique de la modélisation), le troisième pilier de la prospective [47] .

 Lorsqu'on s'interroge sur les qualités du "bon prospectiviste" ou d'une bonne équipe de prospective, on mesure la nécessité de disposer autant de créativité que de rigueur et surtout d'allier profondeur d'analyse et largeur de vue, transdisciplinarité et expertise [48]. On y ajoute également le détachement des contingences et échéances politiques nécessaires à assurer l'indépendance de la réflexion prospective. Jacques Lesourne estime, quant à lui, que le critère fondamental de qualité en prospective, c'est l'honnêteté intellectuelle [49].

 Enfin, la qualité de la prospective repose fondamentalement sur la capacité d'établir des liens entre les acteurs, de construire des réseaux sociétaux ainsi que de mettre en place des dynamiques collectives et participatives.

La crédibilité, l'utilité et la qualité d'un exercice de prospective territoriale passent par le respect strict de certaines conditions : en particulier, il ne faut absolument pas sous-traiter complètement à l'extérieur la réflexion sur son avenir.

Dans une étude, quelle que soit sa qualité, le rapport final compte moins que le processus qui y conduit. D'où l'im­portance qu'il y a, à s'appuyer sur les capacités d'expertise locale, et à profiter de l'exercice de prospective pour enclencher une dynamique de changement, au moins dans les esprits. C'est moins une étude de prospective qu'il s'agit de réaliser qu'un processus de réflexion parti­cipative qu'il convient d'initier. En effet, c'est en suscitant une réflexion globale au niveau local que l'on fera naître le désir d'un rapprochement des idées et d'une mise en cohérence autour d'un, ou plutôt de plusieurs projets pour le territoire [50].

Le professeur Michel Godet insiste constamment dans ses travaux sur cet aspect collectif, donnant du sens à l'action et générant l'appro­priation par les acteurs des enjeux et des projets, créant ainsi une mobilisation de l'intelligence. Certes, le patron du Laboratoire d'Inves­tigation en Prospective, Stratégie et Organisation (LIPS) relève que cette mobilisation collective porte davantage sur les menaces et opportunités de l'environnement que sur les choix stratégiques qui, eux, peuvent rester confidentiels. Pour Michel Godet, l'appropriation intellectuelle et affective constitue un point de passage obligé pour que l'anticipation se cristallise en action efficace [51]. En mettant en évidence les trois composantes du triangle grec, il décrit :

 – logos : la pensée, la rationalité, le discours, c'est-à-dire ici l'anti­cipation, la réflexion prospective;
épithumia : le registre des désirs (nobles ou non), qui génèrent l'appropriation et la mobilisation collective, y compris l'utopie, objet virtuel du désir et source où l'action puise son sens
[52];
erga : les actions, les réalisations, qu'expriment la volonté straté­gique et l'action.

Le mariage de la passion et de la raison, du cœur et de l'esprit est – écrit Michel Godet – la clef du succès de l'action et de l'épanouis­sement des individus [53].

 

  

La prospective déploie dans son travail une quantité très importante de méthodes diverses : ateliers de prospective, outils d'analyse stratégique, instruments de simulation, analyses structurelles (Mic-Mac, etc.), stratégies d'acteurs (Mactor), analyse morphologique, méthode Delphi, Abaque de Regnier, etc.

 

  

Les critères de choix des outils de la prospective territoriale

– la durée, plus ou moins longue, du travail envisagé et la possibilité ou non d'avoir des partenaires;
– la qualité, la fiabilité et l'exhaustivité des résultats à produire;
– la présence ou pas d'une équipe, même sommaire, ou d'un réseau de compé­tences coordonnées;
– l'existence, ou pas, d'un système permanent de "veille historique et prospective";
– la possibilité, ou pas, de mobiliser les acteurs et décideurs eux-mêmes;
et surtout :
– la disponibilité (en qualité et quantité, coût et fiabilité), des sources statistiques à une échelle pertinente et à une date récente;
– les ressources, et donc les moyens financiers et humains disponibles, en quantité et durée (qui peuvent être extrêmement variables);
– l'horizon utilisé : 2100 n'est pas 2000 
[54].

  

Evoquons deux outils permettant de comprendre le type de démarches qui peuvent être menées, notamment sur le plan régional : la méthode des scénarios et les arbres de comptétences.

La méthode des scénarios

Méthode qui visualise souvent la prospective, la méthode des scé­narios apparaît comme l'exercice de prospective par excellence, même si, aujourd'hui, on la considère parfois dépassée car trop lourde ou manipulatrice. En fait, peut-être a-t-on quelque peu confondu un scénario avec un modèle de simulation ou l'utiliser pour prévoir alors qu'il est là pour provoquer celui à qui on le présente, pour le forcer à remettre en questions les hypothèses choisies [55].  Comme l'indique Michel Godet, cette méthode nécessite une bonne connaissance du terrain et une capacité en temps pour pouvoir suivre un long cheminement si l'on explore tous les modules définis, ce qui n'est pas toujours nécessaire [56].

 

 Qu'est-ce qu'un scénario ?

 Un scénario est un ensemble formé par la description d'une situation future et du cheminement des événements qui permettent de passer de la situation d'origine à la situation future.

 On distingue en fait deux grands types de scénarios :

– exploratoires : partant des tendances passées et pré­sentes et conduisant à des futurs vraisemblables,
– d'anticipation ou normatifs : construits à partir d'images alternatives du futur, ils pourront être souhaités ou au contraire redoutés. Ils sont conçus de manière rétro­projective
[57].

  

L'utilisation que la méthode des scénarios et de ses résultats sera toutefois fonction à la fois des objets de la prospective stratégique envisagée (niveau exploration, orientation, actions) et du type d'environnement considéré. 

Utilisation de la méthode des scénarios

 

 Exploration
prospective

 Orientation
stratégique

 Actions
stratégiques

Environnement
continu
prééminence
des tendances


Choix d'un
Scénario
"tendanciel"

Intériorisation du scénario et infléchissement favorable de son contour

Déclinaison
de la vision
dans le cadre
du scénario

Environnement
discontinu
ruptures possibles mais pressenties