
Le millénaire qui vient de s’écouler a vu la population mondiale être
multipliée par vingt-deux, passant d’environ 270 millions d’individus
en l’an mil à plus de six milliards en l’an deux mille. Cette
progression extraordinaire ne s'est pour autant pas effectuée de
manière continue. Après des siècles d'une stabilité malthusienne
caractérisée par de forts niveaux de mortalité et de natalité, la
transition démographique s'amorce en Europe à partir de 1700/1750
grâce à une baisse lente et irrégulière de la mortalité. Dans un
deuxième temps, la forte diminution de la mortalité après 1820, alors
que la fécondité restait élevée, a considérablement accéléré le
processus, provoquant ce que divers auteurs ont appelé une "explosion
blanche" qui explique la déferlante des émigrants et des colons
européens sur le reste du monde au cours du XIXème siècle. A partir de
1950 environ, l'introduction massive des médicaments occidentaux dans
les pays en voie de développement y a permis une diminution
spectaculaire de la mortalité alors que la fécondité y restait
incontrôlée. Depuis 1950, pratiquement la totalité de la croissance
démographique mondiale (de 2,5 à 6 milliards d'êtres humains !) n'est
due qu'au Tiers-Monde. En l’an mil, l’espérance de vie au niveau
mondial se situait probablement autour de 24 ans, en 1820, elle était
d’environ 26 ans avant de croître d’une manière sans précédent : 31
ans en 1900, 49 en 1950 et 66 ans en 1999 [1].
La croissance démographique et l'augmentation de l’espérance de vie de
la population mondiale devraient se poursuivre dans les cinquante
années à venir, quoiqu'à un rythme plus modéré.
La nouveauté "démographique" de la fin du
second millénaire et du début du troisième, c’est le vieillissement de
la population. Ce terme recouvre deux notions distinctes. Le
vieillissement désigne d’abord un phénomène individuel, celui des
incidences de l’âge, dans ses dimensions biologique et psychologique,
depuis la naissance jusqu’à la mort. Il s’agit d’un processus dont les
étapes sont difficiles à marquer. Les seuils retenus (l’âge de 60 ou
de 65 ans) relèvent plus de représentations sociales que d’une
réalité physiologique qui évolue au gré des progrès de l’espérance de
vie
[2].
Pris sous l’angle de la population et non plus de l’individu, le
vieillissement signifie l’augmentation de la part relative des
personnes âgées (vieillissement au sommet) dans la population, en
général associée à une réduction de la proportion de jeunes
(vieillissement à la base). Cette dimension collective avait déjà été
formalisée par Alfred Sauvy à la fin des années vingt
[3],
mais le baby boom – la reprise de la natalité après la Deuxième
Guerre mondiale dans les pays occidentaux – avait fait mettre la
question entre parenthèses jusque dans les années soixante-dix,
période où la tendance à la baisse de la fécondité s’est généralisée.

La population mondiale, qui a atteint six milliards d’individus en
1999, continuera à croître au cours des cinq prochaines décades.
D’après les dernières évaluations et prévisions de la Division de la
Population des Nations Unies (Département des affaires économiques et
sociales)
[5],
la population mondiale, qui croît actuellement à un rythme de 1,2 %
par an (soit 77 millions d’individus, dont 50 % assurés par six pays
seulement : Inde, Chine, Pakistan, Nigeria, Bangladesh, Indonésie)
pourrait atteindre en 2050, suivant que l’on retienne l’hypothèse
basse, moyenne ou haute, 7,9 milliards, 9,3 milliards ou 10,9
milliards d’individus [6].
Cette croissance, quoique ininterrompue depuis le début du XXème
siècle, qui a vu passer la population mondiale de 1,6 milliard à 6,1
milliards (à raison de 80 % depuis 1950) connaît aujourd’hui un
fléchissement. Si l’on retient la variante médiane de fécondité de 2,1
enfants par femme, la population mondiale devrait atteindre 7
milliards d’individus en 2012, 8 milliards en 2026 et 9 milliards en
2043. C’est la baisse de la fécondité – l’indice synthétique de
fécondité mondiale a été ramené de 4,9 naissances par femmes à 2,7
naissances entre la période 1965-1970 et la période 2000-2005 – qui
est à l’origine de cette diminution de croissance
[7].
Étapes importantes pour la population mondiale
|
Population |
Année |
|
|
|
|
Effectif mondial atteint |
|
1 milliard en |
1804 |
|
2 milliards en |
1927 (123 ans plus tard) |
|
3 milliards en |
1960 (33 ans plus tard) |
|
4 milliards en |
1974 (14 ans plus tard) |
|
5 milliards en |
1987 (13 ans plus tard) |
|
6 milliards en |
1999 (12 ans plus tard) |
|
Effectif que la population mondiale pourrait atteindre |
|
7 milliards en |
2012 (13 ans plus tard) |
|
8 milliards en |
2026 (14 ans plus tard) |
|
9 milliards en |
2043 (17 ans plus tard) |
Source :
Nations Unies (2001) [8]
Dans les cinquante prochaines années, la croissance démographique se
localisera uniquement dans les pays en développement dont la
population passerait de 4,9 milliards à 8,2 milliards à l’échéance de
2050 (hypothèse moyenne). Parmi ces pays, les 48 Etats les moins
développés verraient leur population tripler (658 millions à 1,8
milliard). Par contre, la population des pays les plus développés se
stabiliserait autour de 1,2 milliard, mais 39 de ces Etats
connaîtraient une diminution de leur population à l’échéance 2050
(Japon et Allemagne : - 14 %, Italie et Hongrie : - 25 %, Fédération
de Russie, Ukraine, Géorgie de –28 à –40 %). Alors que plus de 32% de
la population mondiale vivaient dans ce que l’on appelle les pays
développés en 1950, ce chiffre est tombé à moins de 20% en 2000 et ne
devrait pas dépasser les 13% au milieu du XXIème siècle.

Si, dans les prochaines décennies, certaines parties de la planète
verront leur population continuer à croître tandis que d’autres
subiront une diminution, toutes connaîtront un vieillissement de
leurs structures démographiques, résultat de la baisse de la fécondité
et de l’allongement de l’espérance de vie.
Au niveau mondial, d’après les dernières prévisions des Nations Unies
[9],
le nombre des personnes de plus de 60 ans fera plus que tripler,
passant de 606 millions à plus de 2 milliards d’ici cinquante ans. La
croissance du nombre des plus de 80 ans sera plus forte encore,
passant de 69 millions en l’an 2000 à 379 millions en 2050. Dans les
pays développés, la part des 60 ans et plus grimpera de 20 %
aujourd’hui à 33 % en 2050. Dans les pays les moins développés, cette
même proportion des 60 ans et plus ira de 8 % en 2000 à 20 % en 2050.
L’espérance de vie à la naissance quant à elle devrait progresser de
12 ans dans les pays les moins développés et de 7 ans dans les pays
développés, évoluant respectivement de 63 à 75 ans et de 75 à 82 ans.

Si
l’accélération du vieillissement de la population constitue une
tendance lourde, les diversités régionales n’en sont pas moins très
grandes. Le caractère plus au moins accentué du vieillissement et son
intensité sont largement déterminés par la structure des âges des
populations, elle-même fonction de l’étape atteinte par les
populations dans leur transition démographique. Ainsi on peut
déterminer trois grands groupes de pays :
– à une extrémité, l’Europe, les Etats-Unis, le
Canada, le Japon, quelques pays asiatiques ou latino-américains, en
transition démographique avancée; on y trouve plus de 10% de
personnes âgées (65 ans et +) et moins de 25 % de jeunes (- de 15
ans)
– à l’autre extrémité, une septantaine de pays, dont la moitié en
Afrique qui n’ont encore connu que de faibles et récents changements
au niveau de la fécondité; on y trouve encore plus de 40 % de jeunes
et entre 3 et 5 % de personnes âgées;
– enfin, entre ces deux extrêmes, une quarantaine de pays,
essentiellement d’Asie et d’Amérique latine, qui sont en phase de
transition démographique plus ou moins avancée; on y trouve entre 22
et 35 % de jeunes et entre 3 et 10 % de personnes âgées.
Pour l’Europe dans son ensemble, c’est dès le troisième quart du
XIXème siècle que la part relative des personnes âgées commence à
augmenter : 5,2 % en 1870, 6,1 % en 1900, 7,3 % en 1940, 8,3 % en
1950, 11,9 % en 1970, 16 % aujourd’hui. Suivant les dernières
prévisions des Nations Unies, elle devrait atteindre 21 % en 2020 et
28 % en 2050. Même au niveau européen, le vieillissement ne s’est pas
effectué partout au même rythme, il a été fonction de la date de
démarrage de la transition démographique, qui a varié selon les pays
et les régions. L’Europe du Sud – dont le vieillissement est plus
tardif que celui de l’Europe du Nord – a rattrapé son retard et
apparaît aujourd’hui comme la région la plus vieille d’Europe et du
monde.
L’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande restent jeunes
(moins de 5 % de personnes âgées et plus de 30 % de moins de 20 ans)
jusque vers 1925. Le vieillissement au sommet débute vers 1930, il
reste lent puis s’accélère à partir de 1970.
Le Japon quant à lui a connu un vieillissement d’une rapidité
exceptionnelle. Il compte 5 % de personnes âgées en 1950, 7 % en 1970,
9 % en 1980 et 17 % en 2000. La part des personnes âgées devrait
atteindre 26 % en 2020 et 32 % en 2050.

Proportions de moins de 20 ans, proportions de plus de 65 ans et âges
moyens dans dix régions du monde en 1975, 2000 et 2025
[12]
|
Grande région |
% de moins de 20 ans |
% de plus de 65 ans |
Ages moyens |
|
1975 |
2000 |
2025 |
1975 |
2000 |
2025 |
1975 |
2000 |
2025 |
|
Afrique du Nord |
55 |
47 |
34 |
3,8 |
4,0 |
7,0 |
23,1 |
25,6 |
31,9 |
|
Afrique Sub-Sahara |
55 |
54 |
46 |
3,1 |
3,3 |
3,7 |
22,7 |
22,8 |
24,6 |
|
Amérique centrale |
57 |
45 |
33 |
3,7 |
4,5 |
8,4 |
22,1 |
26,1 |
32,9 |
|
Amérique du Sud |
50 |
40 |
31 |
4,4 |
5,6 |
9,8 |
24,9 |
28,5 |
34,4 |
|
Asie de l’Est |
47 |
32 |
24 |
4,7 |
7,7 |
14,2 |
26,0 |
32,6 |
39,6 |
|
Asie de l’Ouest |
52 |
45 |
37 |
4,3 |
4,8 |
7,3 |
24,1 |
26,3 |
31,0 |
|
Asie Sud et Centre |
52 |
43 |
32 |
3,6 |
4,6 |
8,0 |
23,7 |
27,0 |
33,3 |
|
Océanie |
41 |
33 |
28 |
7,5 |
10,0 |
14,8 |
29,9 |
33,7 |
37,6 |
|
Amérique du Nord |
35 |
28 |
24 |
10,3 |
12,5 |
19,0 |
33,1 |
36,7 |
40,8 |
|
Europe |
32 |
24 |
20 |
11,4 |
14,7 |
21,0 |
34,6 |
38,9 |
43,8 |
|
Pays pauvres |
55 |
53 |
45 |
3,1 |
3,1 |
4,0 |
22,5 |
23,0 |
26,3 |
|
Pays intermédiaires |
41 |
41 |
31 |
4,0 |
5,4 |
9,4 |
24,4 |
28,4 |
34,4 |
|
Pays développés |
33 |
25 |
21 |
10,7 |
14,4 |
20,9 |
34,0 |
38,6 |
43,1 |
|
Le monde |
47 |
39 |
31 |
5,6 |
6,9 |
10,4 |
26,7 |
29,8 |
34,6 |
Sources : Nations Unies, 1999
Sur le reste de la planète, il faut attendre les années 1970 pour
assister aux premiers reculs, variables selon les régions, de la
fécondité et de la mortalité qui vont créer une certaine
diversification régionale des structures d’âge et du vieillissement
qui va s’intensifier dans les prochaines décennies. L’Asie de l’Est se
distingue par un fort vieillissement à la base qui se poursuivra
jusqu’en 2025 et un vieillissement au sommet déjà visible en 2000 mais
qui s’accentuera. En 2025, ses structures d’âge seront pratiquement
celles de l’Europe en 2000. Dans le reste de l’Asie et en Amérique
latine, le processus de vieillissement est engagé, mais sera moins
brutal. Pour l’Afrique sub-saharienne, le processus est beaucoup plus
lent. Le déclin de la fécondité est très récent et plus lent
qu’ailleurs. D’ici 2025, la part des jeunes aura commencé à reculer,
mais celle des vieux n’aura que peu augmenté. En Afrique, comme sur
les autres continents, cette évolution sera loin d’être homogène. De
plus l’incertitude quant au devenir démographique de cette région est
plus grande qu’ailleurs
[13]
en raison du caractère récent de la baisse de la fécondité et de
l’impact possible du SIDA sur la structure des âges.
Le vieillissement de la population mondiale constitue donc un fait de
civilisation sans précédent. Ce "tremblement démographique" ou "nouvel
ordre démographique international" [14]
se caractérisera dans les prochaines décennies par une augmentation
spectaculaire du nombre de personnes âgées dans le monde et parmi
celles-ci, la progression du nombre de personnes de plus de 80 ans
sera particulièrement élevée. Les pays en développement seront ceux
qui verront le nombre de personnes âgées augmenter de la manière la
plus forte (61 % des personnes âgées vivent dans ces pays en 2000, ils
seront plus de 70 % en 2025). Ces "vieux" sont et seront, en majorité,
de vieilles femmes, car les femmes vivent plus longtemps que les
hommes, et l'écart d'espérance de vie entre les deux sexes n'a cessé
de se creuser au cours du XXème siècle. Le processus de transition
démographique d’une société jeune à une société plus mûre est beaucoup
plus rapide dans les pays en développement que cela n’a été le cas
dans les pays développés. Il a fallu 115 ans à la France (1865-1980)
pour que la proportion de la population âgée (65 ans et plus) passe de
7 à 14 %, le processus a pris 26 ans au Japon (1970-1996), il prendra
18 ans en Jamaïque (2015 | | |