La Wallonie à l'écoute de la prospective - Dix tendances lourdes pour une prospective territoriale à l'horizon 2020 Mission prospective Wallonie 21 - Index

4. Les déséquilibres aggravés de l'Humanité

4.1. L’accélération du vieillissement de la population mondiale.
par  Jean-François Potelle, Conseiller Pôle Citoyenneté
de
l'Institut Jules-Destrée

 

Le millénaire qui vient de s’écouler a vu la population mondiale être multipliée par vingt-deux, passant d’environ 270 millions d’individus en l’an mil à plus de six milliards en l’an deux mille. Cette progression extraordinaire ne s'est pour autant pas effectuée de manière continue. Après des siècles d'une stabilité malthusienne caractérisée par de forts niveaux de mortalité et de natalité, la transition démographique s'amorce en Europe à partir de 1700/1750 grâce à une baisse lente et irrégulière de la mortalité. Dans un deuxième temps, la forte diminution de la mortalité après 1820, alors que la fécondité restait élevée, a considérablement accéléré le processus, provoquant ce que divers auteurs ont appelé une "explosion blanche" qui explique la déferlante des émigrants et des colons européens sur le reste du monde au cours du XIXème siècle. A partir de 1950 environ, l'introduction massive des médicaments occidentaux dans les pays en voie de développement y a permis une diminution spectaculaire de la mortalité alors que la fécondité y restait incontrôlée. Depuis 1950, pratiquement la totalité de la croissance démographique mondiale (de 2,5 à 6 milliards d'êtres humains !) n'est due qu'au Tiers-Monde. En l’an mil, l’espérance de vie au niveau mondial se situait probablement autour de 24 ans, en 1820, elle était d’environ 26 ans avant de croître d’une manière sans précédent : 31 ans en 1900, 49 en 1950 et 66 ans en 1999 [1]. La croissance démographique et l'augmentation de l’espérance de vie de la population mondiale devraient se poursuivre dans les cinquante années à venir, quoiqu'à un rythme plus modéré.

La nouveauté "démographique" de la fin du second millénaire et du début du troisième, c’est le vieillissement de la population. Ce terme recouvre deux notions distinctes. Le vieillissement désigne d’abord un phénomène individuel, celui des incidences de l’âge, dans ses dimensions biologique et psychologique, depuis la naissance jusqu’à la mort. Il s’agit d’un processus dont les étapes sont difficiles à marquer. Les seuils retenus (l’âge de 60 ou de 65 ans) relèvent plus de repré­sentations sociales que d’une réalité physiologique qui évolue au gré des progrès de l’espérance de vie [2].

Pris sous l’angle de la population et non plus de l’individu, le vieillissement signifie l’augmentation de la part relative des personnes âgées (vieillissement au sommet) dans la population, en général associée à une réduction de la proportion de jeunes (vieillissement à la base). Cette dimension collective avait déjà été formalisée par Alfred Sauvy à la fin des années vingt [3], mais le baby boom – la reprise de la natalité après la Deuxième Guerre mondiale dans les pays occidentaux – avait fait mettre la question entre parenthèses jusque dans les années soixante-dix, période où la tendance à la baisse de la fécondité s’est généralisée.

Mission prospective Wallonie 21 - Index La population mondiale : entre croissance en baisse et vieillissement en hausse
Une croissance différenciée

La population mondiale, qui a atteint six milliards d’individus en 1999, continuera à croître au cours des cinq prochaines décades. D’après les dernières évaluations et prévisions de la Division de la Population des Nations Unies (Département des affaires économiques et sociales) [5], la population mondiale, qui croît actuellement à un rythme de 1,2 % par an (soit 77 millions d’individus, dont 50 % assurés par six pays seule­ment : Inde, Chine, Pakistan, Nigeria, Bangladesh, Indonésie) pourrait atteindre en 2050, suivant que l’on retienne l’hypothèse basse, moyenne ou haute, 7,9 milliards, 9,3 milliards ou 10,9 milliards d’individus [6].

Cette croissance, quoique ininterrompue depuis le début du XXème siècle, qui a vu passer la population mondiale de 1,6 milliard à 6,1 milliards (à raison de 80 % depuis 1950) connaît aujourd’hui un fléchissement. Si l’on retient la variante médiane de fécondité de 2,1 enfants par femme, la population mondiale devrait atteindre 7 milliards d’individus en 2012, 8 milliards en 2026 et 9 milliards en 2043. C’est la baisse de la fécondité – l’indice synthétique de fécondité mondiale a été ramené de 4,9 naissances par femmes à 2,7 naissances entre la période 1965-1970 et la période 2000-2005 – qui est à l’origine de cette diminution de croissance [7]

Étapes importantes pour la population mondiale

Population

Année

 

 

Effectif mondial atteint

1 milliard en

1804

2 milliards en

1927  (123 ans plus tard)

3 milliards en

1960  (33 ans plus tard)

4 milliards en

1974  (14 ans plus tard)

5 milliards en

1987  (13 ans plus tard)

6 milliards en

1999  (12 ans plus tard)

Effectif que la population mondiale pourrait atteindre

7 milliards en

2012  (13 ans plus tard)

8 milliards en

2026  (14 ans plus tard)

9 milliards en

2043  (17 ans plus tard)

 Source : Nations Unies (2001) [8]

Dans les cinquante prochaines années, la croissance démographique se localisera uniquement dans les pays en développement dont la population passerait de 4,9 milliards à 8,2 milliards à l’échéance de 2050 (hypothèse moyenne). Parmi ces pays, les 48 Etats les moins développés verraient leur population tripler (658 millions à 1,8 milliard). Par contre, la population des pays les plus développés se stabiliserait autour de 1,2 milliard, mais 39 de ces Etats connaîtraient une diminution de leur population à l’échéance 2050 (Japon et Allemagne : - 14 %, Italie et Hongrie : - 25 %, Fédération de Russie, Ukraine, Géorgie de –28 à –40 %). Alors que plus de 32% de la population mondiale vivaient dans ce que l’on appelle les pays développés en 1950, ce chiffre est tombé à moins de 20% en 2000 et ne devrait pas dépasser les 13% au milieu du XXIème siècle.

Un vieillissement généralisé…

Si, dans les prochaines décennies, certaines parties de la planète verront leur popu­lation continuer à croître tandis que d’autres subiront une diminution, toutes connaî­tront un vieillissement de leurs structures démographiques, résultat de la baisse de la fécondité et de l’allongement de l’espérance de vie.

Au niveau mondial, d’après les dernières prévisions des Nations Unies [9], le nombre des personnes de plus de 60 ans fera plus que tripler, passant de 606 millions à plus de 2 milliards d’ici cinquante ans. La croissance du nombre des plus de 80 ans sera plus forte encore, passant de 69 millions en l’an 2000 à 379 millions en 2050. Dans les pays développés, la part des 60 ans et plus grimpera de 20 % aujourd’hui à 33 % en 2050. Dans les pays les moins développés, cette même proportion des 60 ans et plus ira de 8 % en 2000 à 20 % en 2050. L’espérance de vie à la naissance quant à elle devrait progresser de 12 ans dans les pays les moins développés et de 7 ans dans les pays développés, évoluant respectivement de 63 à 75 ans et de 75 à 82 ans.

…mais différencié dans le temps et dans l’espace [11]

 Si l’accélération du vieillissement de la population constitue une tendance lourde, les diversités régionales n’en sont pas moins très grandes. Le caractère plus au moins accentué du vieillissement et son intensité sont largement déterminés par la structure des âges des populations, elle-même fonction de l’étape atteinte par les populations dans leur transition démographique. Ainsi on peut déterminer trois grands groupes de pays :

– à une extrémité, l’Europe, les Etats-Unis, le Canada, le Japon, quelques pays asia­tiques ou latino-américains, en transition démographique avancée; on y trouve plus de 10% de personnes âgées (65 ans et +) et moins de 25 % de jeunes (- de 15 ans)
– à l’autre extrémité, une septantaine de pays, dont la moitié en Afrique qui n’ont encore connu que de faibles et récents changements au niveau de la fécondité; on y trouve encore plus de 40 % de jeunes et entre 3 et 5 % de personnes âgées;
– enfin, entre ces deux extrêmes, une quarantaine de pays, essentiellement d’Asie et d’Amérique latine, qui sont en phase de transition démographique plus ou moins avancée; on y trouve entre 22 et 35 % de jeunes et entre 3 et 10 % de personnes âgées.

Pour l’Europe dans son ensemble, c’est dès le troisième quart du XIXème siècle que la part relative des personnes âgées commence à augmenter : 5,2 % en 1870, 6,1 % en 1900, 7,3 % en 1940, 8,3 % en 1950, 11,9 % en 1970, 16 % aujourd’hui. Suivant les dernières prévisions des Nations Unies, elle devrait atteindre 21 % en 2020 et 28 % en 2050. Même au niveau européen, le vieillissement ne s’est pas effectué partout au même rythme, il a été fonction de la date de démarrage de la transition démo­graphique, qui a varié selon les pays et les régions. L’Europe du Sud – dont le vieillis­sement est plus tardif que celui de l’Europe du Nord – a rattrapé son retard et apparaît aujourd’hui comme la région la plus vieille d’Europe et du monde.

L’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande restent jeunes (moins de 5 % de personnes âgées et plus de 30 % de moins de 20 ans) jusque vers 1925. Le vieillissement au sommet débute vers 1930, il reste lent puis s’accélère à partir de 1970.

Le Japon quant à lui a connu un vieillissement d’une rapidité exceptionnelle. Il compte 5 % de personnes âgées en 1950, 7 % en 1970, 9 % en 1980 et 17 % en 2000. La part des personnes âgées devrait atteindre 26 % en 2020 et 32 % en 2050.

Proportions de moins de 20 ans, proportions de plus de 65 ans et âges moyens dans dix régions du monde en 1975, 2000 et 2025 [12]

Grande région

% de moins de 20 ans

% de plus de 65 ans

Ages moyens

1975

2000

2025

1975

2000

2025

1975

2000

2025

Afrique du Nord

55

47

34

3,8

4,0

7,0

23,1

25,6

31,9

Afrique Sub-Sahara

55

54

46

3,1

3,3

3,7

22,7

22,8

24,6

Amérique centrale

57

45

33

3,7

4,5

8,4

22,1

26,1

32,9

Amérique du Sud

50

40

31

4,4

5,6

9,8

24,9

28,5

34,4

Asie de l’Est

47

32

24

4,7

7,7

14,2

26,0

32,6

39,6

Asie de l’Ouest

52

45

37

4,3

4,8

7,3

24,1

26,3

31,0

Asie Sud et Centre

52

43

32

3,6

4,6

8,0

23,7

27,0

33,3

Océanie

41

33

28

7,5

10,0

14,8

29,9

33,7

37,6

Amérique du Nord

35

28

24

10,3

12,5

19,0

33,1

36,7

40,8

Europe

32

24

20

11,4

14,7

21,0

34,6

38,9

43,8

Pays pauvres

55

53

45

3,1

3,1

4,0

22,5

23,0

26,3

Pays intermédiaires

41

41

31

4,0

5,4

9,4

24,4

28,4

34,4

Pays développés

33

25

21

10,7

14,4

20,9

34,0

38,6

43,1

Le monde

47

39

31

5,6

6,9

10,4

26,7

29,8

34,6

 Sources : Nations Unies, 1999

Sur le reste de la planète, il faut attendre les années 1970 pour assister aux premiers reculs, variables selon les régions, de la fécondité et de la mortalité qui vont créer une certaine diversification régionale des structures d’âge et du vieillissement qui va s’intensifier dans les prochaines décennies. L’Asie de l’Est se distingue par un fort vieillissement à la base qui se poursuivra jusqu’en 2025 et un vieillissement au sommet déjà visible en 2000 mais qui s’accentuera. En 2025, ses structures d’âge seront pratiquement celles de l’Europe en 2000. Dans le reste de l’Asie et en Amérique latine, le processus de vieillissement est engagé, mais sera moins brutal. Pour l’Afrique sub-saharienne, le processus est beaucoup plus lent. Le déclin de la fécondité est très récent et plus lent qu’ailleurs. D’ici 2025, la part des jeunes aura commencé à reculer, mais celle des vieux n’aura que peu augmenté. En Afrique, comme sur les autres continents, cette évolution sera loin d’être homogène. De plus l’incertitude quant au devenir démographique de cette région est plus grande qu’ailleurs [13] en raison du caractère récent de la baisse de la fécondité et de l’impact possible du SIDA sur la structure des âges.

Le vieillissement de la population mondiale constitue donc un fait de civilisation sans précédent. Ce "tremblement démographique" ou "nouvel ordre démographique inter­national" [14] se caractérisera dans les prochaines décennies par une augmentation spectaculaire du nombre de personnes âgées dans le monde et parmi celles-ci, la progression du nombre de personnes de plus de 80 ans sera particulièrement élevée. Les pays en développement seront ceux qui verront le nombre de personnes âgées augmenter de la manière la plus forte (61 % des personnes âgées vivent dans ces pays en 2000, ils seront plus de 70 % en 2025). Ces "vieux" sont et seront, en majorité, de vieilles femmes, car les femmes vivent plus longtemps que les hommes, et l'écart d'espérance de vie entre les deux sexes n'a cessé de se creuser au cours du XXème siècle. Le processus de transition démographique d’une société jeune à une société plus mûre est beaucoup plus rapide dans les pays en développement que cela n’a été le cas dans les pays développés. Il a fallu 115 ans à la France (1865-1980) pour que la proportion de la population âgée (65 ans et plus) passe de 7 à 14 %, le processus a pris 26 ans au Japon (1970-1996), il prendra 18 ans en Jamaïque (2015