"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003

 

Wallonie 2020 - Troisième phase - Séminaires : Leçons et débats sur le futur

La culture, ce n'est pas que les beaux-arts, mais c'est une maîtrise de la maîtrise

Georges Thill
professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur, Coordination scientifique de PRELUDE (Programme - réseau international de Recherche et de Liaison Universitaires),

3 juin 2003

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Mon idée n'est pas de faire ici un long discours continu. Je donnerai plutôt des mots-clés, des positions clés sur lesquelles je veux bien argumenter et développer ou vous renvoyer aux histoires. Je vais aussi faire un effort qui n'est pas le mien, je suis plutôt analytique, c'est de dire synthétiquement la raison de mon propos.

J'ai été fort retourné et je suis très marqué parce que je le connaissais assez bien, il m'avait invité à participer à "Culture et développement", par l'ancien secrétaire général des Nations Unies, le Péruvien, Javier Perez De Cuelar. Il a dit : qu'est-ce que c'est que le XXIe siècle ? Le XXIe siècle, c'est la culture, le siècle de la culture. La culture, ce n'est pas que les beaux-arts, mais c'est une maîtrise de la maîtrise.

La maîtrise de la maîtrise signifie qu’on a bien sûr les droits de l'homme, les droits même des peuples, mais la grosse question d'ailleurs qui est développée par Calame, c'est la charte des responsabilités humaines. Aujourd'hui, c'est le problème de la responsabilité à tous les niveaux. , Alors qu'on a des technologies nouvelles, on ne peut plus dire aujourd'hui qu'on n'est pas responsable quand on sait que tout ce qu'on fait maintenant engage, d'une manière ou d'une autre, les générations futures et pas seulement la génération actuelle. C'est d'une proportion telle, en terme de dimension dans le temps mais aussi dans l'espace, un peu comme le nucléaire, une bombe nucléaire, qu'on a fait un saut qualitatif. Le principe de précaution n'est pas de parler contre la recherche, c'est au contraire de faire plus de recherche. Même si on doit bloquer à un certain moment. Et donc l'idée, c'est de dire : au fond, on engage les générations futures et on l'engage puisqu'on a travaillé ça quelque part dans une entreprise qui s'appelle la recherche ou l'université et que cette entreprise, il faut quand même utiliser le terme, l'université est une entreprise aussi. C'est entre-prendre, on prend un peu partout. L'entreprise, ce n'est pas que le patron, ce n'est pas que les ouvriers, ce n'est pas que de faire tel produit, manufacturé quelque part. A côté, il y a des commerces, de l'économie, du social, il y a tout. Entreprendre, c’est fonctionner, ce n'est pas un pôle qui domine. Souvent, c'est le pôle dominant qui dégage les aspects et qui fait que notre société est aussi injuste ou aussi invivable. Donc, c'est au sens l'entreprise, comme une entre-prise, à la fois l'esprit entrepreneurial, ça veut dire l'inventivité mais qui ne peut pas aller sans avoir des prises multiples pour parler bêtement et tout se fait, je joue sur le mot, mais on a oublié ça, le mot entreprendre. Bon, comme apprendre, on doit apprendre à apprendre. On a oublié aussi le sens original du mot. Aller vers, c'est ça que ça veut dire, aller vers de nouvelles choses.

Dans ce contexte-là, je n'aime pas prospective, je préfère proactif, parce que prospectif, c'est faire des scénarios et puis, on est. Or, c'est au présent que l'on construit l'avenir. L'université a comme fonction d'anticiper, je dirai plutôt de construire des changements qui doivent venir, c'est ça la fonction de l'université. Mais on ne dit pas cela. On dit qu’elle fait de la recherche, qu’elle forme des gens. Mais elle a comme mission d'anticiper sur l'avenir et de construire les changements y appropriés pour que le monde soit quand même un peu plus humain.

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La maîtrise de la maîtrise, cela veut dire que le problème aujourd'hui, pour le XXIe siècle, ce sera la culture. C'est pour ça qu'après l'environnement, après le social de Copenhague, après les femmes, Pékin, Istanbul etc…, c'est la culture. On a découvert que le problème culturel n'est pas évoqué. Or, il est fondamental. Et ça veut dire que le problème aujourd'hui n'est pas de maîtriser, comme on dit, les techniques. On va à l'université comme dans une grande école pour apprendre des techniques, des professions avancées, des recherches avancées, c'est pour avancer toujours dans une professionnalisation plus pointue et plus au faîte des choses. Ce n'est pas maîtriser les techniques, il faut le faire, c'est pas maîtriser même des capitaux ou des flux de capitaux, il vaut mieux aujourd'hui être rentier et jouer avec la bourse et les affaires et puis, ça circule dans le monde, retirer le capital que de travailler, parce que c'est comme ça qu'on change l'argent, une fois qu'il y a une crise.

Mais ce qui est plus important, c'est cette maîtrise de cette maîtrise-là. C'est ça la société. C'est une certaine démaîtrise. On n'est plus maître parce que, en fait, on sait que chaque savoir qu'on a, même universitaire, n'est qu'un savoir particulier, partiel. Tous les savoirs sont partiels et partiaux, engagés, même s'ils paraissent neutres. Donc, l'autre doit pouvoir revenir et pouvoir dire son mot dans cette maîtrise. C'est pour ça que l'université n'a d'avenir en responsabilité que si elle est un des acteurs de la société civile, non pas comme université suprafonctionnelle comme c'est considéré, le corps d'état, comme on avait le corps militaire, l'église, tout ça c'est des corps d'état, qui avaient leurs propres privilèges, leurs propres libertés. 

C'est pour dire que l'autre est important et comprendre que l'université doit comprendre qu'elle n'est qu'un agent et qu'il y a à côté d'autres savoirs professionnels, des savoirs d'expérience, des savoirs des gens tout court, des savoir-faire, des arts de faire, et que ça, ça doit faire partie de la construction d'un monde ou d'un développement, reprenons le terme, durable, où il y a une équité sociale, où il y a une longue durée, il y a de l'économie bien sûr mais et puis il y a la viabilité de l'environnement.

Cette maîtrise de la maîtrise, c'est comprendre d'abord qu'on n'est que partiellement localisé. Moi, j'ai fait de la physique des particules et c'est vrai que ça m'a fait réfléchir sur la société. C'est un geste de société. Qu'est-ce que ça veut dire une politique dans laquelle on développe des accélérateurs de particules qui coûtent très cher pendant qu'on aurait pu faire autre chose. Il faut innover et innover, ce n'est pas n'importe quoi, pour innover, il n'y a pas d'innovation technique ou scientifique qui réussit s'il n'y a pas en même temps une innovation sociale. C'est important. Il faut s'inscrire dans un lieu.

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La qualité globale ce n'est pas la globalisation. Le terme, global quality est venu du doyen de la faculté de polytechnique d'architecture et de design, la faculté polytechnique de Turin, parce que, lui, avait dû faire pour Milan des logements sociaux payés et très bien faits, design formidable, hypermoderne, personne n'entre là-dedans. Les gens pour qui les maisons étaient destinées ont demandé pourquoi vous avez fait ça comme ça ? Ce n'est pas notre vie, ça. Et nous connaissons mieux. Les gens ont discuté avec eux et ça a coûté deux fois moins cher pour la construction que si on avait accepté son programme à lui, parce qu'il savait quel matériau il fallait prendre, comment le faire. On a associé tous ces gens-là et puis, on a eu recours évidemment à la technologie.

On a besoin des standards. Parce que si vous mettez un téléphone, il faut qu'il soit relié. Vous n'allez pas mettre quelque chose qui n'est pas standardisé avec le système. De l'électricité, vous devez le standardiser. Donc, rien, on n'est pas contre le problème, c'est les Iso, ça c'est le cahier de charges. On construit un cahier de charges. Iso 9000, Iso 1400 maintenant, etc. Donc les iso, total quality insurance, la qualité totale, l'assurance qualité totale est nécessaire mais elle ne peut pas précéder le projet qu'on veut faire, dans lequel les acteurs concernés doivent être présents pour innover. Vous comprenez ? Et l'université, quand elle fait des beaux projets, comme lui a fait, dans sa faculté de design et tout ça, des beaux projets, ça n'est pas pour les gens. Les gens trouvaient que c'était très beau mais.. C'est comme dans des maisons où vous entrez, vous avez l'impression d'entrer dans une exposition et vous ne voudrez pas y habiter. Toute la technologie aujourd'hui, c'est une offre qu'on fait pour qu'on consomme. Ce n'est que de l'offre. Et le consommateur, c'est un consommateur passif. On le met devant un cahier de charges mais on lui dit, comme le médecin dit quelle santé vous avez. On sait quand on entre à l'hôpital mais on ne sait jamais quand on sort, ça dépend de sa décision. Or, c'est vous qui êtes l'homme de la santé.

En Wallonie, il y a beaucoup de PME, etc. Je pense qu'il y a beaucoup de savoir-faire wallon, ça j'ai vu ça. Si on pouvait récupérer tous ces savoir-faire,  je pense qu'on pourrait innover autrement avec bien sûr les universités, c'est nécessaire, et je pense qu'on serait plus sur le terrain et ce serait plus compétitif, même en terme de compétition de marché, parce que vous ne restez pas dans la logique des autres. Moi, quand j'ai travaillé pendant 3 ans à la Commission pour des recherches, ce qui me fatiguait, le grand problème européen, c'est comment est-ce qu'on peut être concurrentiel avec les Etats Unis, l'Amérique du Nord, le Canada et le Japon ? Mais on fait les mêmes choses. On pense de la même manière. Il faut être concurrentiel, trouver le créneau là alors que, Dieu sait si l'Europe, la vieille Europe pour prendre le langage de Bush, la vieille Europe a beaucoup d'histoire et de culture. On ne l'utilise pas . Donc c'est pour dire que le mot qualité globale, c'est ça. C'est un projet finalisé où bien sûr, les technologies et tout ça intervient mais où tous les acteurs sont inscrits dedans.

C'est un projet qui n'est jamais transférable comme tel parce que la façon de construire des maisons en Wallonie ou de les construire en France ou à Milan, ce n'est pas la même chose et ce n'est pas le même environnement

Moi, je suis pour la ville cosmopolite, comme à Bruxelles, multiculturelle, je suis pour le multiculturel. Mais, on ne se sent plus chez soi parce qu'on est toujours, ou bien on devient dans la société McDonald's, on a ça partout, comme on a des Hilton partout. Moi, je peux aller dans le monde entier, je voyage tout le temps, je fais 400.000 kilomètres par avion par année et je peux très bien manger le même bifteck avec le même goût partout, parce qu'on fait ça pour ceux qui voyagent toujours, qui sont un petit monde. Or, ce qui est important, c'est de manger comme, le terroir, pour avoir d'autres goûts. D'ailleurs, les frites, steak - frites, maintenant il y a les Pizza Hut, tout ça, ça c'est le monde de la globalisation économique, ce n'est pas le monde de la globalité, de la qualité globale, ça même s'il y a des choses intéressantes.

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Il faut un autre contrat social entre l'université et la société comme acteur de développement que simplement celui de dire : nous formons des élites, donc il faut donner des sous puisque nous sommes fonction de l'enseignement supérieur. Vous comprenez. Il nous faut des sous. Et on fait de la recherche, donc on fait avancer les affaires qui vont être utilisées après pour le bien-être du pays, ou je ne sais pas, la prospérité. Donc, ils ont une utilité sociale, d'une certaine façon, mais en tour d'ivoire. Je dis : non l'université doit être ouverte, elle doit faire des contrats de partenariat avec les autres acteurs et l'enseignement supérieur. D'ailleurs ce qui est fort, c'est que l'OMS, l'organisation mondiale de la santé, en 78, cela fait maintenant 25 ans et plus, a dit : les facultés de médecine ne doivent plus considérer la liberté académique comme une pensée dans son laboratoire, faire des recherches sur la santé. Il faut mettre les gens dans le coup. Il faut avec tous les partenaires. Il n'y a pas d'autonomie universitaire puisque c'est toujours ça le langage, la liberté académique, on est libre, mais dans l'autonomie universitaire. Qui est-ce qui est autonome dans un couple, qui est-ce qui est autonome dans une société s'il n'a pas des alter ego à côté de lui ? Etre autonome, ça veut dire que tu n'es pas indépendant, coupé de tout le monde mais qu'il y a un partenaire vrai parce que tu es autonome et que l'autre est ton égal. Autrement dit, il faut des alter ego. J'ai vu les travaux qui viennent de se faire très intéressants, au croisement des savoirs, c'est l'université Quart-Monde. Vous savez qu'il y a des universitaires qui réfléchissent des profs d'ici, des français avec les gens du Quart-Monde. Ils leur en apprennent beaucoup. Bien sûr, il y a des phases, etc. On apprend beaucoup sur le Quart-Monde de Bruxelles quand eux font leur propre développement, se prennent en charge, discutent, racontent leurs histoires. Il faut les traduire et les universitaires travaillent là-dessus. Pour eux, c'est fantastique, c'est un savoir d'expérience incroyable. Pourtant, ils ne savent pas où ils doivent aller chercher une carte d'identité. Ils ne sont peut-être pas enregistrés correctement. Ils dorment sur les tables du bistrot mais ils ont un savoir d'expérience. Et je pense que c'est tout cela qui doit être aujourd'hui le changement du contrat social des universités. Etre en partenariat avec d'autres et surtout imaginer que son savoir ne s'inscrit que dans une logique de soutenabilité à la manière dont Tissot présente ça pour l'innovation technologique.

L'université n'a d'avenir que comme lieu de la société civile. Il faut rechercher d'autres savoirs professionnels, des savoirs d'expérience qui sont eux aussi des savoirs. C'est un des points de départ de notre réflexion parce qu'elle est venue il y a deux ans. Il n'y a pas d'innovation scientifique ou technique s'il n'y a pas d'innovation sociale. Cette optique est vraiment très importante. On ne peut travailler au développement qu'à condition qu'on sache qu'il existe d'autres savoirs que le savoir académique. Il faut partir d'autres modèles que ceux qui sont imposés par le progrès. Il faut être out of the box. En dehors de la boîte. Il faut partir de la raison sensible et là, on sent la tension entre le mode de sensibilité qui touche au sens, à l'intuition et puis la raison aussi, c'est un peu provocateur.

Il y a une rationalité, il y a des rationalités, il y a une raison qui est sensible au rationnel.

L'université n'est plus université si elle ne s'ouvre pas à la technique, il y a un divorce entre la recherche et l'enseignement à l'université et cette idée selon laquelle l'étudiant est aussi acteur de l'enseignement, de la recherche et porteur de cette liberté académique. C'est une idée assez forte.

Il n'y a pas d'innovation qui ne part du local. Et elle se diffuse après par les réseaux et tout ce que vous voulez mais on a oublié qu'il ne peut pas y avoir, qu'il soit durable ou pas, il n'y a pas d'innovation qui ne soit pas locale.

Deuxième élément, le problème de l'université. Est-ce qu'on veut une université qui a une responsabilité pratique, c'est-à-dire qui doit être enracinée sans pour cela être engluée ? C'est autre chose et ça, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui, l'universalisme pratique. Il faut être relié au monde mais de manière pratique et il faut partir de la pratique. On est particulier et il faut s'ouvrir et ça rejoint votre idée que je trouve intéressante et donc, je peux dire qu'à l'UNESCO actuellement, au niveau de division de l'enseignement supérieur, c'est l'idée qui est très préconisée, c'est pourquoi  il ne faut pas être un technicien super pointu, il faut une formation, une vue d'ensemble. C'est ça la maîtrise. C'est pour ça que je dois beaucoup à Perez de Cuelar et à sa notion de maîtrise de la maîtrise, c'est-à-dire pour moi une démaîtrise. C'est paradoxal mais c'est comme ça.

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Je pense que la Wallonie a des savoirs, a des possibilités locales, c'est ma position, même si je suis Wallon, même si ce n'est pas mon origine, si vous voulez, parce que je crois qu'il faut les développer. Il y a toute la culture industrielle qu'il y avait. C'est ça le métissage, nous sommes tous des métis, on parle aujourd'hui de l’hybridation des savoirs. C'est biologique mais ça vient dans le langage commun. On peut être hybride, ça marche. Bien sûr, le mulet n'est pas toujours reproductible, c'est un autre problème, un contre cas. Mais je veux dire que l'hybridation, c'est dire c'est biologique. On peut greffer des choses mais il faut partir de racines. C'est cela que je voulais dire.

Moi, je suis tracassé par 2 ou 3 choses. D'abord, c'est vrai que les moineaux disparaissent, en tout cas, se réduisent très fortement. Apparemment, c'est à cause de la paysannerie qui a utilisé des procédés de valorisation de la terre qui finissent par détruire le biotope des moineaux, des hirondelles, etc. C'est une première chose.

Il y en a une deuxième. C'est que j'invente peut-être un mot mais je parle de la Wallonie aussi ici. On villise les campagnes, c'est-à-dire qu'on transforme les campagnes en villes. (on urbanise) Non, non pas urbanise, on transforme les campagnes en villes. La grosse majorité de ceux qui vont à la campagne viennent des villes et imposent de fait les règles urbanistiques qui valent dans les villes. Par exemple, le nombre de conflits qu'il y a, pas seulement avec les fermiers et les habitants des lotissements, mais plus largement que cela, parce que, dans une ferme, il y a un tas de fumier. Mais le tas de fumier, ce n'est pas comme les entreprises avec les cochons, avec les vaches dans des étables très vastes, etc. qui elles, sont décampanisées et qui ont des conséquences évidemment pour l'odorat des gens, considérables. Je ne m'en plains pas, je n'ai pas d'odorat mais j'ai une compagne qui a un très fin odorat et donc, il y a pour le moment des tas de conflits qui existent entre les habitants courants des campagnes et les nouveaux des villes qui viennent dans la campagne. Il y a des conflits considérables qui se tranchent juridiquement généralement au détriment des autochtones, parce que ce sont des règles théoriques.

Dans les faits, les constructions par exemple, en ville, le long des routes, avec derrière des champs, des prairies, etc., provoquent des difficultés dans la population parce que les pouvoirs publics n'ont pas réussi, n'ont pas pensé à essayer de concilier les choses mais d'appliquer dans les campagnes les règles qui valent dans les villes. Je le dis un peu en gros. C'est peut-être exagéré, outrancier ce que je dis mais je fais part ici d'un sentiment, en tout cas, que je rencontre dans mon environnement. Et j'ai l'impression puisque nous essayons d'aider la région wallonne dans ce qu'elle fait de bon et dans ce qu'elle peut faire de meilleur, je pense qu'il y a une réflexion à faire dans ce sens-là pour essayer, je ne dis pas, de transformer la Wallonie en une ville à la campagne mais de maintenir en Wallonie des villes et des campagnes qui vivent les unes près des autres.

 

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Débat

Un intervenant

Un commentaire, parce que si j'ai bien saisi le sens de la réflexion et de l'exposé. Au fond, c'est de caractériser ce qu'est l'universitaire et quel est le rôle des structures universitaires dans une société civile moderne. Je voudrais voir si je comprends bien les mêmes perspectives que vous. J'ai toujours prétendu que l'université devait avoir l'esprit de compréhension et de tolérance, l'esprit critique mais il y a à la base un souci d'universalité du savoir, détendu de curiosités personnelles même si on est spécialisé dans telle ou telle discipline, de s'intéresser à ce que font les autres et à s'en pénétrer. C'est au point que récemment, je voyais  qu'un auteur proposait de débaptiser les universités pour les transformer en multiversités. ( J'avais noté, ça, c'est vrai que c'est un des points fondamentaux). C'est d'ailleurs peut-être un faux débat parce que l'université utilisait le savoir dit universel. Par conséquent, il englobait bien tous les aspects mais il n'est pas inutile d'effectivement souligner qu'il peut y avoir des gens qui sont extrêmement brillants et qui ont une formation dite de niveau universitaire sans s'intéresser du tout aux autres aspects du savoir humain et des conditions d'une vie sociale et d'un progrès réel social. Là, nous sommes de bon compte. Nous sommes d'accord mais il y a du chemin à faire parce que vous êtes le premier professeur universitaire que j'entends dire enfin que, derrière Bologne, à mon avis, il y avait un souci d'efficacité en rendant les gens opérationnels. En trois ans d'études, vous êtes médecin, de façon à avoir des diplômes qui sont déjà qualifiants. Or, dans certains types d'enseignement, parce que je crois que vous faites aussi une remarque extrêmement importante en parlant de la méthode inductive à partir du terrain et en tirer les principes alors que l'université souvent conduit à l'inverse de cela. Moi, je crois qu'il faut les deux méthodes. Il faut entraîner les gens aussi bien à la déduction par rapport à des grands principes qui ont été démontrés, par exemple en physique où ils sont bien établis et aussi, l'inductif quand on fait de l'analyse sociale, tout ce qui est le vivant, il y a un danger terrible à poser des hypothèses et à considérer comme des théorèmes sans en avoir fait la démonstration et sans avoir fait une vérification.

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Georges Thill

C'est très pertinent ce que vous dites. Pour revenir à l'histoire de la multiversité, disons que ça, c'est des débats même mondiaux maintenant. C'est de plus en plus, d'ailleurs, c'est ce qu'on fait. Il y a deux choses dans ce que vous avez dit. La première, c'est que les gens n'ont plus un savoir d'ouverture à autre chose. Je veux prendre même dans un contexte occidental. C'est vrai, les universités deviennent de plus en plus professionnalisantes, même les facultés des grandes écoles professionnelles. Paradoxalement en France, Mitterrand a voulu qu'ils fassent des doctorats dans les grandes écoles où on forme des ingénieurs, précisément parce que, eux, ils sont plus capables, ils sont plus ouverts parfois à des questions critiques. Moi, j'ai fonctionné le premier doctorat d'état européen, c'est Dominique Vigne, un Belge, qui a fait d'abord ingénieur agronome à Gembloux et qui a fait cela en sociologie de l'innovation à Paris. J'étais avec à Londres de la promotion, président du jury. C'est vrai que les grandes écoles, paradoxalement, s'ouvrent plus que les universités qui pensent qu'elles doivent faire l'ingénierie de la société, ou l'ingénierie de la philosophie. Comprenez un peu dans le sens, c'est comme les philosophes. Théoriquement, les philosophes devaient pouvoir réfléchir à ce qui fait sens dans la société. Mais qu'est-ce qu'on fait dans les sociétés de philosophie ? Je vais la critiquer. Trois fois sur quatre, on apprend l'histoire des auteurs philosophes. Pour moi, c'est très bien de parler de Descartes, c'est très bien de parler de Habermas à condition que ce soit un outil de réflexion pour argumenter et ce n'est pas un but, ça, de connaître ça.

Deuxième élément, quand vous parlez de la multiversité si on croit qu'il faut que l'université soit enracinée quelque part, parce que l'innovation doit être enracinée, elle ne peut être que multiple culturellement. La diversité est créatrice, d'ailleurs c'est de lui et que de ce fait, université, ça pense l'universalité, non pas au sens de la flexibilité à l'universalité créatrice, ce n'est pas un universel in se, abstrait, c'est une réalité qui se vit universellement d'être différent et de devoir se conjuguer les uns avec les autres et que, de ce fait, à ce moment-là, on peut intégrer des cultures qui ne sont pas occidentales.

C'est sûr qu'il faut une argumentation déductive, c'est vrai, il faut une théorie, ça permet de comprendre mais c'est la pratique qui donne possibilité de construire la théorie.  La théorie n'est pas l'application, n'est pas le miroir de la pratique et la pratique n'est pas l'application de la théorie. Il faut dégager les hypothèses possibles, même en sciences. Ce qui fait que c'est des conditions mutuelles de possibilités. Elle peut et ça doit changer notre idéalisme, comme je disais tout à l'heure, ce n'est pas parce que j'ai fait de la physique des particules que je suis plus fondamentaliste que celui qui s'occupe de la supraconductivité parce que lui, s'il n'existe pas, je ne peux rien faire. Vous comprenez. Donc, au fond, nous avons, si on réfléchit aux pratiques réelles, aux conditions pratiques, pas aux discours et en faisant des justifications des discours, la théorie, on constate qu'il faut parfois retourner les choses. Vous savez qu'au Sénégal, il y a, un moment donné, les tradipraticiens, les guérisseurs allaient, ils allaient à l'hôpital universitaire. Et maintenant il y a des médecins qui coopèrent. L'hépatite A, ou B, chez nous il faut un mois, la jaunisse, mais je crois que c'est A ou B, eux guérissent ça en trois jours. Dans la médecine moderne, il faut être isolé pendant un mois, ne pas manger dans l'assiette de qui que ce soit, un mois; eux, ils ont une pratique pour trois jours. Ils ont des manières d'utiliser les plantes, etc.

Je ne dis pas que parce que c'est local, c'est mieux. Ce n'est pas ce que je dis, il faut vérifier mais je veux dire que s'il y a une interactivité, on y gagne à tous les niveaux, d'un côté et de l'autre. C'est le dialogue des savoirs et ne pas penser que son savoir est officiellement le meilleur. C'est ça malheureusement. Or, l'université tour d'ivoire, c'est ça, c'est quand elle est fermée sur elle-même et elle pense que son savoir est dominant parce qu'il est universel, il est meilleur.

Quand il y a eu le problème du nucléaire, j'ai été appelé au Danemark parce que, eux, n'ont pas implanté des centrales. Ils avaient une expérimentation comme nous en avions nous à Mol. Le président de l'académie de technologie m'a dit : je recueille maintenant tous les étudiants, tous les chercheurs qui étaient dans des universités, qui n'étaient pas nommés définitivement, mais qui étaient trop critiques ; on le trouvait juste au moment où il fallait qu'ils passent à un niveau supérieur. Autrement dit, curieusement, ça tombait sur une série de gens qui étaient critiques dans le nucléaire, et ils ne montaient plus. Il fallait déjà être nommé. J'ai un pays où il faut être au degré supérieur pour commencer à poser des questions critiques parce que si on critique dans une université qui est une université de plus en plus économiste et commercialisée, comme j'appelle ça maintenant, le marché des avoirs, vous n'avez pas beaucoup de chances, si vous n'êtes pas dans la droite ligne de la pensée qu'il faut. Et je dirais qu'en faculté, moi je me rappelle toujours, quand on a changé ce qu'on appelle le professeur de chaire, en département, c'était une chose positive. L'assistant qui dépend du professeur de chaire ou des autres types qui attendent, il est voué à la mort, c'est de la féodalité. Le type, si ça ne marche pas, il peut très bien être foutu dehors. Dans le département, au moins, il y a un débat autour de la valeur de la personne. Il n'y a plus qu'un tel type qui juge là. Mais on dit : l'université en principe est critique. C'est le discours même. Donc, l'université est chargée de construire des changements ou de les anticiper. Souvent, elle est la conservatrice des formes institutionnelles qu'on connaissait. Donc, entre le discours qu'on peut dire, c'est comme la responsabilité. Oui, elle est bâtie sur des beaux principes d'éthique. Seulement, je ne dis pas que les universitaires ne sont pas responsables mais quel type de responsabilité par rapport à quoi, dans quelle génération, sous quelle forme et c'est ça, la question. Et je pense que des pays comme la Wallonie qui ont crevé, je veux dire, parce qu'ils sont entrés en crise, la crise, c'est ça la critique, capable de pouvoir discerner et de changer les mentalités. Parce qu'il y a une coopération, je crois, assez bonne actuellement entre la région wallonne et les universités, en tout cas, en terme de recherche et de développement. Mais il faut valoriser le local.

A l'UNESCO, on dit qu'il faut penser l'éducation globalement depuis le primaire jusqu'au supérieur, pas penser le supérieur qui décide de ce qu'il faut faire au primaire, non plus parce que ça maintenant, on sait, comme si le secondaire, c'est du rabais du supérieur, et tout ça, non. L'éducation pour tous, c'est ça. On parle beaucoup d'éducation pour tous mais est-ce qu'on la fait pour tous, je ne sais pas. Donc premier point, c'est l'éducation en soi, et c'est toute l'éducation qui est devenue dans le cadre du Gats un instrument de salariat, un instrument de commerce. C'est le savoir, on ne parle pas d'éducation supérieure, d'enseignement supérieur, on parle de ça.

Pour l'enseignement, ça commence dès le début. C'est en première candidature qu'on commence à faire de la recherche pas en troisième cycle, parce qu'après l'esprit il est déjà dévoyé. On cherche la 120ème partie décimale du p et on conduit sur les mêmes rails mais il faut que l'étudiant, dès le début, peut faire ses propres enquêtes. C'est la formation d'ailleurs oxfordienne, c'était ça même, si elle est élitiste.  On travaille soi-même, on apprend à apprendre soi-même.

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