"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003

 

Wallonie 2020 - Troisième phase - Séminaires : Leçons et débats sur le futur

Développement territorial, enjeux et stratégie

Yves Hanin
chargé d’études au CREAT (Centre de Recherches et d'Etudes en Aménagement du Territoire)
Université catholique de Louvain

19 mai 2003

Je vais aujourd'hui vous exposer différents résultats issus notamment des travaux de la Conférence Permanente Développement Territorial (CPDT). Certains de ces résultats se rapprochent fort de ceux des travaux de Wallonie 2020.

Préalablement à mon exposé, je vais vous présenter brièvement la CPDT car je pense qu'elle est une bonne illustration de la manière de réfléchir à l'aménagement du territoire aujourd'hui en Région wallonne. La CPDT a été constituée en 1998, sous l'ancienne législature, par le Gouvernement wallon. Elle a pour objectif de dresser des diagnostics territoriaux dans une vision prospective, de dégager des scénarios et de faire des propositions concernant le développement territorial. Le territoire est le réceptacle de différentes politiques et de différents types de développement, il faut donc une approche pluridisciplinaire de la question territoriale et une action transversale. Pour concrétiser cette manière de penser et d'agir, le Gouvernement a souhaité rassembler au sein de la CPDT les ministres concernés, 12 départements ministériels de la Région wallonne et des chercheurs réunis dans trois centres universitaires au sein de l'ULg, l'ULB et l'UCL. Enfin, la CPDT accueille quelques entités connexes à la Région wallonne comme la Commission régionale de l'aménagement du territoire et celle de l'environnement mais également la Société wallonne du logement, les TEC, etc. Il y a donc un nombre assez important de personnes, ce qui n'est pas toujours facile à gérer mais qui est, à mon avis, une pratique nouvelle.

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De l’urbanisation à la métropolisation

Les résultats des travaux de la CPDT que je vais vous présenter sont mis en perspective par rapport à un élément qui me semble essentiel : l'émergence d'un nouveau temps long. On sort d'une période que j'appelle l'urbanisation et on va vers la métropolisation. On parle d'individualisation croissante, de dualisme croissant, de mobilité, de nouveaux enjeux, de mondialisation, de globalisation, etc. C'est ce passage que je vais détailler en matière de développement territorial. Pour ce faire, il faut s'interroger sur la manière dont la politique d'aménagement du territoire gère l'urbanisation et dont elle entrevoit la transition vers la métropolisation. Je crois que le SDER comporte quelques pistes pour négocier cette évolution vers la métropolisation.

Pour comprendre la transition vers la métropolisation, il faut revenir quelque peu sur les tendances lourdes de l'urbanisation.

Globalement, tout le monde le sait, depuis les années 20 et 30, et surtout après la seconde guerre mondiale, on a connu un exode urbain important, c’est-à-dire un exode des populations mais aussi des entreprises. Les anciens bassins charbonniers souvent situés dans les vallées et desservis par la voie d'eau et le chemin de fer ont été délaissés au profit d’investissements dans les lotissements et les zonings industriels généralement situés sur des plateaux et exclusivement accessibles par la route. Il y a donc eu un mouvement d'étalement urbain qui n'est pas uniquement lié à l'habitat. Cet étalement urbain est beaucoup plus prononcé et fort différent que ceux contenus antérieurement par les villes car il ne s’opère plus en tâche huile mais par sauts et ruptures dans l’espace selon des distances de plus en plus grandes. Par ailleurs, il y a eu une intensification de l'agriculture qui a permis de produire plus sur moins de surface. Je vais y revenir tout à l’heure. Mais il faut d'emblée dire que ce processus d'urbanisation s'est opéré dans un contexte de croissance économique et démographique et dans une dynamique fondée sur l'automobile et la reconnaissance du droit à un logement moderne.

Ce processus d’urbanisation s'est en outre effectué à travers trois types de développement. Un premier mode de développement est le développement exogène. Avec le plan Marshall, la Belgique et la Wallonie se sont relevées après la guerre grâce à une série d'aides et d'investissements venant de l'extérieur. Cette relance s'est concrétisée dans les villes par leur transformation radicale sous la forme de la ville moderne à l'américaine : autoroutes urbaines, destruction des quartiers populaires au profit de centres de bureaux, etc. Ainsi, outre l'étalement urbain, le modèle fonctionnaliste, c'est-à-dire la transposition du fordisme dans l'urbanisme, a provoqué un éclatement des fonctions dans l'espace. La résidence était progressivement exclue des villes pour être relocalisée dans les campagnes. Mais ce modèle de développement a été profondément remis en cause suite à 68 et dans une moindre mesure aux chocs pétroliers des années 70. L’idée centrale de cette contre-culture était le rejet du modèle de la ville américaine et la volonté de réaffirmer ou plutôt de réinventer la ville européenne. C’était le retour de l'urbanisme culturaliste. Globalement, cela correspond à un nouveau modèle de développement que j'appelle le développement intégré. Les premières références à la ville européenne se traduisent par le retour de la ville composée d’un tissu bâti homogène, dense, multifonctionnel avec des rues et des places à l’échelle du piéton. Ce renouveau urbain date des années 70-80, mais il a évolué dans les années 80-90 suite à la crise économique qui a fait adopter un nouveau modèle de développement : le développement endogène. Dans ce discours sur le souhaitable, tout acteur doit devenir un investisseur pour relancer la dynamique économique Tout acteur, tout habitant, tout investisseur potentiel est un levier pour assurer l'avenir du territoire.

La métropolisation apparaît au début des années 90. Elle se définit surtout au travers de l'émergence d'une société post-fordiste c’est-à-dire d’une société fondée sur la flexibilité et qui n'est plus régulée par l'offre standard, comme l’était la société de consommation de masse, mais par la demande qui est de plus en plus exigeante et individualisée. Donc, aujourd'hui, c'est bien le client le commanditaire, qui a des exigences sur la qualité, qui souhaite des produits personnalisés selon des critères de qualité et d'originalité. Les nouvelles technologies de production mais aussi de la communication nous font entrer dans des rapports plus personnalisés, ce qui n'efface pas les contraintes de l'espace mais induit de nouveaux types d'effets des territoires. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre la production en flux tendu.

Le territoire hérité de l'urbanisation, c'est-à-dire avec un étalement et un éclatement urbains, est vécu dans cette nouvelle perspective. Deux aspects doivent être soulignés. Premièrement, la voiture s'est généralisée, il est donc beaucoup plus facile de rejoindre des lieux éclatés et distants dans l'espace. Le territoire n'est donc plus strictement fondé sur des rapports de proximité. Je peux habiter à la campagne et travailler dans un zoning ou dans un quartier d'affaires et enfin sortir le soir en ville avec encore la possibilité d'aller au cinéma au centre ou dans un méga-complexe puis de flâner sur les places du centre historique... Deuxièmement, l'évolution des mentalités suite à la généralisation de la télévision, de l'internet, etc. provoque aujourd'hui une remise en question de l'opposition entre les urbains et les ruraux. Dans ce mouvement, il n'y a cependant pas uniformisation des campagnes et des villes, il y a plutôt une recomposition, on attend autre chose aujourd'hui de la campagne, on attend autre chose de la ville. La ville est aujourd'hui recherchée pour elle-même, la campagne est également idéalisée car aujourd'hui on vit à la fois en ville et à la campagne. Avec la métropolisation, on ne fait pas de la ville son unique territoire. Au contraire, chaque individu va mettre en connexion des lieux : lieux de travail, lieux de loisirs, lieux de ressourcement, etc. Cette diversité de lieux constitutifs du territoire personnel conduit à revendiquer que chaque lieu conserve une identité forte et spécifique. Ainsi, alors que l'urbanisation visait à uniformiser les espaces (voyez les routes construites durant les années 60-90 ; de même, les équipements collectifs devaient être identiques à travers le territoire au nom de l'équité, même si une hiérarchie urbaine était préconisée), aujourd'hui au contraire c'est la diversité qui est souhaitée. Les routes sont adaptées en fonction du site traversé alors que précédemment elles étaient rectilignes et uniformes.

Au-delà de cette reconnaissance de la diversité, il y a une forme de remise en cause de l'un des grands éléments fondateurs de l'urbanisation : l'état-providence, qui prônait l'équité. Aujourd'hui, on est plutôt dans une fracture sociale, dualisation sociale, remise en cause de l'égalité sociale. C'est aussi ça la difficulté de la reconnaissance de la diversité.

Mais cette diversité n'est pas celle de l'opposition, elle se reconstruit sur base de principes communs. Tout à l'heure, j'ai dit qu'il y avait une nouvelle relation entre les villes et les campagnes. On peut traduire cela dans l'exigence d'une prise en compte de la nature tant en ville qu'à la campagne. En ville, cela veut dire qu'il faut reverduriser, instaurer un rythme nouveau de vie, un sentiment de sécurité… Il y a une exigence de qualité. On attend donc des villes qu'elles adoptent certains aspects des campagnes : devenir plus conviviales par exemple. Il y a là une nouvelle forme d'homogénéité, mais dans la diversité. La verdurisation, la convivialité, etc. vont se décliner différemment selon les lieux. Chacun se bat pour faire reconnaître la culture locale, on réinvente les macralles, il y a une espèce de réinvention du patrimoine local sous de nouvelles lectures, sans doute plus universelles.

Quel est le modèle de développement en lien avec cette métropolisation ?  Je veux parler ici du développement au sens du discours, de l'ordre de l'idée, du souhaitable. Le discours d'aujourd'hui, c'est celui du développement durable, qui cherche un équilibre entre l'eau et le feu. Comment à la fois concilier l'économique, le social et l'environnemental ?  C'est un fameux défi. Aujourd'hui, cette réconciliation paraît peut-être possible mais cela reste relativement flou et peu de décisions ont été prises pour concrétiser ce discours.

Entrons maintenant dans le vif du sujet, c'est-à-dire la manière dont, depuis les années trente et la seconde guerre mondiale, l'urbanisation a touché l'ensemble du territoire. Le mot urbanisation est à prendre ici à la fois dans son sens concret et sur le plan culturel.

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Un schéma d’appropriation de l’espace remis en question

Pour comprendre l'urbanisation, il faut se rappeler que nos rapports à l'espace et au territoire sont deux choses différentes. L'espace, c'est quoi ?  C'est quelque chose que je vais essayer d'objectiver. Pour ce faire, je peux faire appel à un expert, un géomètre, etc. qui va mesurer la largeur de l'espace, la largeur des routes, la taille des parcelles. L'espace est un objet  et je peux l'évaluer selon différents critères : la qualité du bâtiment, la salubrité, la biodiversité, etc. Ces évaluations peuvent mettre en évidence des évolutions, par exemple une prairie est remplacée par une nouvelle maison. Une chronologie, une histoire peut-être écrite sur cet espace. A partir du moment où on veut transformer cet espace que l'on veut le faire sien, on va le faire changer de statut. Par la maîtrise de l'espace, j'en fais mon territoire. On passe de la description à un souhaitable. Cette maîtrise pour le faire sien s'effectue aussi bien à l'échelle personnelle qu'à l'échelle d'une collectivité. En général, au travers de l'urbanisation je vais maîtriser une parcelle c'est-à-dire un terrain. J'ai décidé de l'aménager suivant mon souhaitable, c'est-à-dire en fonction de mes goûts. C'est ma politique. Quels sont mes goûts  ? Quels sont mes intérêts ?  Mais sur cette parcelle, je ne suis pas tout seul à décider. Il se fait que j'ai une compagne et j'ai des enfants. La situation est proche de celle d'un collège échevinal : mes enfants, comme un échevin des loisirs, me disent qu'il faut aussi prévoir un coin pour faire du sport sur mon territoire. Je vais devoir négocier avec mes enfants, notamment parce que mon épouse voulait mettre son potager à l'emplacement du goal de football. Le territoire est donc souvent collectif avant d’être individualisé, il faut concilier les points de vue, les intérêts.

Cette approche (qui fait également référence à différentes échelles spatiales, je vais y revenir) est celle qui a prévalu lors de l'urbanisation. Depuis quelques années, il y a de nouveaux phénomènes à prendre en compte. D'abord mon voisin intervient de plus en plus pour orienter lui aussi l'emplacement du coin de sport. Il ne souhaite pas qu'il soit proche de sa terrasse, par exemple. Certes, il y a toujours eu des problèmes de voisinage, mais aujourd'hui cela ne porte pas seulement sur la hauteur de la haie, cela concerne le bruit, le paysage, les odeurs… des éléments qui font fi des limites de mon territoire. Cette évolution conduit à relativiser énormément la maîtrise que l'on peut encore avoir de son territoire. Il s’agit donc de prendre en compte la reconnaissance d’un droit d’ingérence.

Il y a un autre aspect propre à la métropolisation. Lors de la période d'urbanisation, la maison était le territoire absolu : ailleurs je n'étais pas chez moi. Mais aujourd'hui mon territoire est éclaté et multiple. Je cherche à combiner différents lieux et c'est la connexion de ces lieux qui constitue mon territoire, avec naturellement cette particularité d'une maîtrise relativisée. Je souhaite alors maîtriser mon lieu de travail, mon lieu de loisir, la route et le chemin que j'emprunte, etc. Le schéma de notre rapport à l'espace avec la construction du territoire est donc en train de changer, le schéma simpliste perd de sa pertinence.

Mais revenons à l'urbanisation. Le schéma de maîtrise de l’espace s’y opérait en fonction des échelles territoriales, j'ai déjà fait allusion à la commune tout à l'heure. Les échelles peuvent être celle de mon terrain, pour lequel je vais élaborer un plan de mon habitation, voire de mon jardin, puis celle d’un ensemble de terrains pour lequel dans l'aménagement du territoire il est prévu de faire un plan de lotissement, et ainsi de suite : à chaque échelle spatiale correspondent des outils de maîtrise de l’espace pour l’aménager en territoire. La loi de 1962 prévoyait pour chaque niveau spatial un outil spécifique. Ainsi pour un ensemble de rues il y avait le plan particulier d'aménagement. Pour un ensemble de quartiers, ce qui peut constituer par exemple une commune, il y avait anciennement un plan général d'aménagement. Pour une sous-région, on a fait le plan de secteur, pour la Wallonie, on devait établir le plan régional d'aménagement du territoire et pour le niveau suprarégional, c'est-à-dire le niveau national, on devait également établir le plan national. Par cette méthode de l’appropriation de l’espace, les pouvoirs publics voulaient anticiper et ne pas uniquement attendre les demandes des particuliers. Cette volonté d’anticipation a conduit à organiser le territoire sur base d’un emboîtement des orientations allant du général au particulier, ce qui correspondait à une politique allant du centre vers les communes.  Pour mener cette politique, on adoptait une démarche de planification basée sur un diagnostic et une série d'objectifs. La stratégie était relativement évidente, c'était la planification réglementaire concrétisée au travers des affectations du sol. Le pouvoir central aurait normalement dû adopter un plan national, ce plan national aurait dû influencer le plan régional, le plan régional devait influencer les plans sous-régionaux, les plans sous-régionaux, etc. Mais comme vous le savez bien, l'histoire ne s'est pas déroulée de la sorte.

De plus, aujourd'hui, le contexte a changé même si les outils demeurent. Les outils de cette époque continuent à exister et ils continuent à refléter ce mécanisme, mais ils sont pris dans une autre dynamique territoriale. C’est pourquoi je pense qu’ils ne seront jamais "revus" au sens où on referait les plans de secteur. C’est d’autant moins probable que les outils sont progressivement utilisés différemment. Ils ont d'ailleurs constamment évolué. Tout à l'heure, j'ai parlé de trois types de développement. Entre le développement intégré et le développement endogène, il y a eu un changement de politique qui a consisté à dire qu'on n'allait plus faire du réglementaire mais qu'on allait faire de la participation. Lors de ce nouveau discours sur le développement, on a introduit au niveau de l'aménagement du territoire le décret de décentralisation et de participation qui a supprimé définitivement les plans généraux au profit des schémas de structure communaux. La maîtrise de l’espace n’était plus uniquement celle de l’autorité ou du ministère des travaux publics, désormais il fallait aussi négocier avec la commission communale d'aménagement du territoire. En outre, il ne fallait plus fixer les règles, mais des orientations. Ainsi on sortait progressivement du réglementaire et de la planification. Cette situation est celle du verre à moitié vide ou plein, il s’agit d’une évolution mais aussi d’un rafistolage qui visait à injecter une nouvelle philosophie et un nouveau type de développement dans cette pyramide des outils de l’aménagement du territoire.

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Evaluer l’application et l’avenir de l’outil de l’urbanisation : les plans d’occupation des sols

Quelle est grosso modo l’évaluation que l’on peut tirer de l’application des plans de secteur ? Il faut d’emblée rappeler que le plan de secteur ne vise pas à urbaniser l’ensemble du territoire. Il prévoit bien des zones à bâtir mais aussi des zones non constructibles, ces dernières représentant près de 80 % de la Wallonie. Si nous l’entendons comme l’outil de l’urbanisation, c’est en référence au processus historique dans lequel il s’inscrit. Le plan de secteur fut dressé sur la base d’un diagnostic posé sur l'espace des années 70 et 80. Quels étaient les problèmes et les enjeux de l'époque ?  D’abord, il faut dire que l’on n'avait pas beaucoup d'informations ou de connaissance du territoire wallon. Ensuite, le contexte était celui de l’après-guerre, de la guerre froide, mais aussi de la fin des colonies. Ce contexte géopolitique survient alors que, comme je l’ai dit dans l’introduction, l’Europe est prise dans une dynamique de croissance économique et démographique. L'idée selon laquelle, pour soutenir ces croissances, il fallait conquérir des nouveaux pays, cette idée-là a disparu une fois pour toutes. Les frontières sont maintenant fixées. Dès lors, comment va-t-on faire pour gérer l'expansion dans un territoire limité ? De plus, le territoire n’est pas uniforme. On se rend compte qu'il n'est pas de la même qualité, qu'il n'a pas les mêmes aspects partout, certains terrains sont plus accessibles, d’autres sont de bonne qualité pédologique, etc. La planification va donc s’organiser en fonction de la rareté et de la distinction. En d’autres mots, l'enjeu essentiel, c'était notamment de se dire qu'il fallait réserver des terrains parce qu'on allait avoir un jour besoin de terrains à bâtir pour loger les nouveaux ménages sur la base d’un droit reconnu d’accès au logement salubre, de préférence à la campagne ou du moins isolé des activités charbonnières et industrielles. De même, on reconnaissait le droit aux soins de santé et donc la nécessité de réserver des terrains et de construire des hôpitaux, etc.

Etat-providence et zonage sans remise en cause fondamentale de la croissance économique nous conduisent aujourd’hui à devoir entretenir un vaste parc de logements sociaux et des réseaux routiers très étendus mais surtout une urbanisation diluée dans laquelle les transports collectifs ne sont plus performants et l’épuration des eaux est un chantier pharaonique, etc. En somme la Wallonie a s’est mise progressivement à ressembler à un territoire entre ville et campagne, surtout entre Bruxelles et le Condroz. Même si le sud, est moins marqué par l’urbanisation, le réseau routier permet quand même que 90 % des communes wallonnes soient à moins de 40 minutes d'un grand centre d'emploi.

Si l’on fait une analyse fine des types d’occupation du sol, on peut reconnaître en Wallonie 6 grands types d'occupation du territoire. Les terres agricoles, les bois, les voiries sont plus importantes en termes de superficie occupée que la construction résidentielle ou les activités économiques. Il y a aussi les terrains non bâtis et les terres vaines et vagues.

En 20 ans, l'agriculture a perdu 50.000 hectares, plus tellement au profit du boisement, mais essentiellement au profit de la résidence, des activités économiques puis des voiries. Il faut essayer de comprendre pourquoi ça a augmenté et essayer de savoir si l'augmentation que l'on a chiffrée ici va perdurer. En d’autres mots, la dynamique d’occupation du sol liée à l’urbanisation va-t-elle se poursuivre alors qu’il semble que différentes mutations émergent au travers de la métropolisation ?

Analysons donc les activités économiques et les occupations résidentielles. La résidence a augmenté de 23.000 hectares depuis 1980 de manière éclatée et suivant un étalement discontinu dans l’espace. Le moteur de cette croissance est essentiellement un modèle d'habiter, le droit à avoir une parcelle de 7 à 10 ares avec une villa quatre-façades, c'est devenu une ligne politique, même le logement social ressemble parfois à ce genre d'occupation du sol. D’autres modes d’habiter, comme le HLM, ont été développés par les penseurs du modernisme, mais c’est l’autre modernité, celle du pavillonnaire, qui a été acceptée. Certes, il y a une augmentation de la population, mais en outre la part d'espace accordée à chacun est en croissance. Grosso modo, en 1980 un nouvel habitant utilisait 250 m² au sol alors qu’un nouvel habitant en 2000 utilise 300 m². Donc, globalement, l'urbanisation est un processus qui continue parallèlement à la métropolisation. Sur certains points, nous sommes encore dans l’urbanisation mais d’autres éléments nous montrent des changements ; c’est pourquoi je pense que nous sommes dans une transition et face à une métropolisation émergente. ET parmi les attitudes émergentes, il y a notamment une remise en cause du système par la démonstration que ce choix de l’accès à la résidence à la campagne induit de nombreux coûts pour la collectivité.

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Estimer les coûts de l’urbanisation résidentielle

Dans le cadre de la Conférence Permanente du Développement Territorial, le Gouvernement a voulu savoir combien cette politique qui date des années 60 coûtait à la collectivité.  Les chercheurs ont dès lors essayé de chiffrer les coûts de ce que l'on a appelé la désurbanisation, c'est-à-dire, en fait, les coûts de l'urbanisation généralisée. Je citerai simplement deux chiffres, des résultats parmi d’autres mais qui sont emblématiques en plus d’être financièrement les plus importants. Je vous les donne donc parce qu'ils sont très parlants sur le plan pédagogique.

On a vu que chacun occupait une grande parcelle. Globalement, si je construis sur une parcelle de 7 mètres de façade, ça coûte 250.000 francs belges pour l’équipement. Pour un même logement, avec non plus 7 mètres de façade, mais 30 mètres (parcelle pour  villa quatre-façades), ça coûte 700.000 francs belges. Une série de coûts sont pris en charge par l'investisseur, mais l'investisseur ne paie pas par exemple les châteaux d'eau, le renforcement des conduites d'eau, de gaz, les stations d’épuration, etc. Ces équipements sont pris en charge par l'ensemble de la collectivité.

Un autre exemple : le coût de distribution du courrier par la poste. Comme vous le savez, la poste est entrée dans la libéralisation, etc. On a comptabilisé le temps que le postier met pour oblitérer, tamponner une lettre à son guichet etc. Maintenant, on est en train de mettre au point à la poste un système qui s'appelle géoroute, pour optimaliser la distribution du courrier. Ce logiciel va dire au facteur par quelle route il doit passer pour gagner plus de temps. De notre côté; nous avons remarqué qu'un facteur en ville peut desservir 1.200 boîtes aux lettres sur une journée. Par contre, un facteur qui dessert, non pas les villages parce que les villages sont parfois assez denses, mais des quartiers de maisons avec 30 mètres de façades, il ne dessert plus que 800 boîtes aux lettres sur une journée. Or, le tarif de distribution est uniforme quelles que soient la difficulté, la distance et la durée d’une tournée. C’est la collectivité qui prend en charge cette moindre performance.

La désurbanisation n'a pas la même forme et ampleur partout en Wallonie. Il reste dans certaines régions plus de densité qu'ailleurs. Le Brabant wallon est la province qui est la plus urbanisée résidentiellement, presque 10,5 % de la province est construite de résidences, mais avec seulement 30 logements à l'hectare. C'est en dessous de la moyenne régionale puisque globalement en Wallonie, 4 % du territoire est urbanisé par la résidence mais on a 33 logements à l'hectare. Le Brabant wallon est typiquement une région où on a construit sur des parcelles relativement larges avec peu de densité à l'hectare. C'est encore plus vrai dans le Luxembourg et dans la province de Namur où on a encore moins de logements. Par contre, dans des provinces où il y a de grosses agglomérations, comme le Hainaut et la province de Liège, on remonte au-delà de 40 logements à l'hectare pour une superficie qui est de 8 et 6 %. Donc, on voit que ce phénomène n'est pas uniforme partout.

Au-delà de cet héritage, venons-en maintenant à l’émergence de la métropolisation. Voici une série d'indices. D’abord, le prix des parcelles augmente, ce qui peut avoir un effet sur la capacité à acquérir des grandes parcelles dans une période de ralentissement de la croissance même si les taux sont bas. Ensuite, plus fondamentalement on constate de nouveaux comportements. Par exemple, toutes les communes reprises en bleu sur la carte sont celles où la taille des parcelles est en train de se réduire. Donc, s'il est globalement vrai qu'un nouvel habitant occupe non plus 250 mais 300 m², ce n'est pas vrai partout. Il y a des communes, en Brabant wallon notamment, où, pour une question de prix et de rareté du terrain, on commence de plus en plus à construire sur des petites parcelles parce qu'il n'y a plus beaucoup de place pour faire des villas quatre-façades, mais c'est vrai aussi dans toute une série d'autres communes du Luxembourg, de la communauté germanophone, voire même sur l'axe de l'A8. Dans ces communes, la taille des parcelles est en train de se réduire. On constate le développement d'une sorte de gestion foncière passive, c’est-à-dire visant à ne pas revoir le plan de secteur, mais aussi une prise en compte de l'opposition des riverains face à l'urbanisation des dernières prairies en milieu périurbain. Il y encore d’autres facteurs de mutations : un renversement démographique, une évolution des aspirations des personnes et une réduction du budget temps et des moyens consacrés par les individus à leur logement.

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Approcher les facteurs de mutations résidentielles

Parlons d'abord de la mutation démographique. Le processus d'urbanisation depuis la fin de la seconde guerre mondiale était basé sur le baby-boom. Aujourd'hui, on entre dans le papy-boom, ce qui veut dire qu'on va trouver de plus en plus de personnes isolées et de moins en moins de familles nombreuses. En effet, outre le vieillissement de la population, la famille standard avec papa, maman et 3, 4, 5 enfants des années 60-70, avec deux voitures, un double garage, la villa, etc. n’est plus le modèle ni même la structure de référence. La cellule familiale est ébranlée par des phénomènes de décomposition et de recomposition. Le divorce devient lui aussi un modèle, ce qui veut dire qu’il y a une espèce d'instabilité de la structure familiale. Avant, on construisait sa maison pour vivre en famille jusqu'au décès. Aujourd'hui, il y a de plus en plus une incertitude par rapport à l'avenir du couple dans quelques années : va-t-on encore construire alors que cet avenir est incertain ?  En cas de divorce, comment assurer la charge financière ?  Les personnes isolées sont contraintes de vivre dans des logements moins coûteux, c’est-à-dire le plus souvent plus petits et locatifs.

Autre mutation importante : le rapport au logement et le choix de localisation. Au-delà de l'instabilité des familles, il y a une instabilité professionnelle. Contrairement à la période d'urbanisation où on pouvait se dire qu'on allait faire carrière dans une entreprise, chez Caterpillar, à la FN, etc., aujourd'hui, on sait qu'on devra peut-être assurer successivement 3, 4 ou 5 jobs. On ne peut donc plus choisir d'habiter le long d'une route qui permet d'aller à l'usine en voiture ou en chemin de fer. Aujourd'hui, il faut revoir sa localisation par rapport à un marché d'emploi beaucoup plus large. Il faut se dire que peut-être que le meilleur endroit, ce n'est pas d'habiter à côté de Bruxelles, mais peut-être à côté de Namur, où à la fois j'ai une possibilité d'aller à Namur pour mon épouse, moi sur Bruxelles, voire même peut-être sur Liège... Cette évolution modifie complètement les perspectives. Une autre solution à cette instabilité du travail, c'est de se relocaliser lors de chaque nouveau job. On va travailler 3 ans en Belgique, 4 ans dans le Nord de la France, 5 ans en Allemagne, etc. L'Union européenne nous impose de réfléchir la localisation à une autre échelle, sans compter que les entreprises sont incitées à se délocaliser et qu'une partie du personnel va suivre ces délocalisations. De là découle sans doute un nouveau rapport sociologique à la maison.

Enfin, un autre aspect de la mutation du monde du travail concerne l'allongement de la vie au travail, avec conjointement la réduction du temps de travail. La réduction du temps de travail hebdomadaire en France a provoqué des modifications profondes dans les heures de déplacement mais aussi les jours de loisir, etc. Globalement, c'est la répartition du temps de loisir, du temps résidentiel et de travail qui est mise en question. Les loisirs, ce n'est plus uniquement tondre son gazon, c'est aussi partir en week-end dans la baie de Somme, prendre le TGV pour aller visiter une grande ville ou encore passer trois jours à Pise grâce au compagnies à bas pris. Il y a donc un nouveau type de loisirs, ce qui va sans doute impliquer une ré-allocation du budget. On ne mettra plus tout son argent dans la maison, on va peut-être faire autre chose.

En conclusion, pour des raisons à la fois démographiques, sociologiques et globalement sociales, on va avoir besoin non plus de grands logements, mais de beaucoup de petits logements. Cela signifie non seulement un changement fondamental par rapport à l'urbanisation, mais aussi, à court terme, une carence du marché immobilier, même si le marché a partiellement anticipé cette tendance. Le vieillissement de la population auquel j'ai fait allusion va avoir un impact sur le type de logement mais aussi leur localisation. Avec le papy-boom, on va devoir résoudre les difficultés de circuler. L'espérance de vie va augmenter. Il est difficilement imaginable qu'une personne de 75 ou 85 ans doive dépendre de la voiture pour faire ses courses, rencontrer des amis, etc. Jusque qu'à quel age est-il raisonnable de conduire une voiture ?  Même si la génétique fait des progrès fabuleux, il y a quand même une série de limites. Actuellement, certains envisagent de faire repasser un permis de conduire à 75 ans, à 80 ans, etc. Donc, cela va poser une série de problèmes pour la mobilité. Les personnes âgées auront tendance à changer beaucoup plus qu'aujourd'hui de logement en quittant leurs maisons quatre-façades au profit d'un appartement ou d'un logement plus adapté et situé à proximité d'une série de services.

Comme je l'ai dit, le marché immobilier a déjà anticipé cette tendance. Ainsi en Brabant wallon, on voit se multiplier des chantiers groupés, des ensembles plus denses, type béguinage flamand. C'est un nouveau type d'urbanisme qui rencontre les différentes mutations dont j'ai fait état. Même les villas à la campagne ne sont plus strictement celles d'hier : les parcelles sont nettement plus petites.

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L'urbanisation du territoire par les activités économiques

Comme je l'ai dit en introduction, les activités économiques constituent le deuxième grand créneau consommateur d'espace avec 13.000 hectares en plus en 20 ans.

Pour apprécier l'évolution, il faut d'abord se rappeler qu'en Wallonie, la moitié de l'emploi est non-marchand. Il s'agit de l'administration, des soins de santé, de l'enseignement, etc., c'est-à-dire des activités généralement situées dans le tissu urbain, même si lors de l'urbanisation des années 60-80 la tendance a été de construire des hôpitaux et des universités en périphérie des villes. Ensuite, il faut savoir que les parcs d'activités économiques que l'on a aménagés sur les plateaux ne rassemblent qu'un peu plus de 100.000 emplois, soit 10 % de l'emploi wallon. Même si l'on développe encore aujourd'hui ces zonings, on touche donc à une partie seulement de la dynamique économique. En outre, chaque emploi occupe beaucoup plus de place dans ces zones puisqu'en moyenne seulement 16 emplois par ha y sont comptabilisés, pour 33 emplois par ha pour l'ensemble de la Région.

Dans les années 60-80, les parcs d'activités économiques s'inscrivaient dans le développement exogène, le but était d'attirer de gros investisseurs étrangers. Puis il y a eu une crise, et pour remplir les parcs on a attiré le garagiste de l'entité qui lui avait des problèmes avec ses voisins, qui ne pouvait plus s'étendre, etc. Le phénomène a donc induit une délocalisation et la création de friches urbaines par l'abandon de commerces dans les centres. Les parcs d'activités économiques sont devenus progressivement des grands univers de commerce.

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Au de-là de la crise des années 70-80, les mutations économiques

Au-delà de cette logique d'attraction des investisseurs internationaux et locaux, il est important de comprendre les effets de la mutation post-fordiste. Entre 1980 et 2000, les demandes de terrains industriels ont été concurrencées par d'autres activités économiques. La superficie économique était à 40 % industrielle en 1980, elle ne l'est plus qu'à 30 % aujourd'hui. Il y a donc une substitution. La dynamique économique a connu une importance croissante du commerce, des loisirs et des bâtiments publics, qui ont fortement augmenté avec la régionalisation jusqu'à la fin des années 80. Depuis, ces demandes sont relativement stables. Par contre, ce qui a augmenté ces dernières années, c'est la logistique, qui est une nouvelle forme d'activité industrielle et qui est consommatrice d'espace. Enfin, la métropolisation se traduit aussi par une augmentation du secteur des bureaux, mais ce secteur est faible en Wallonie. Liège était pratiquement la seule ville tertiaire privée en Wallonie, Namur étant essentiellement publique et Charleroi l'étant aussi. La métropolisation se traduit plutôt par l'effondrement du bureau à Liège. La métropolisation implique une concentration tertiaire sur Bruxelles, notamment parce que le secteur bancaire s'est largement restructuré au niveau européen. Auparavant, les agences étaient organisées selon une hiérarchie belge avec des agences provinciales et locales. Aujourd'hui, le secteur est entré dans une organisation européenne. A travers cette évolution, on voit les deux effets de la métropolisation : mutation industrielle et mutation tertiaire. On peut réellement se poser d'énormes questions sur l'avenir du tertiaire en Wallonie, sauf peut-être dans le Brabant wallon qui constitue progressivement une extension de la métropole bruxelloise au niveau économique après en avoir été une extension résidentielle.

La métropolisation nous incite plus encore qu'hier à réfléchir à l'articulation entre le global et le local. L'essor de la Flandre tient en partie aux effets du port d'Anvers. L'engraissement des porcs et l'agriculture flamande fonctionnent notamment grâce au port d'Anvers pour l'importation des aliments de substitution, mais le développement du secteur de la logistique s'explique également, bien entendu, par les activités portuaires. Avec Anvers et aussi Rotterdam, la Belgique est une espèce de plaque tournante, une porte d'entrée par rapport au marché européen. Une anecdote que l'on cite souvent, c'est par exemple le secteur de la banane. Il faut savoir que toutes les bananes que l'on consomme en Europe, c'est-à-dire depuis l'Italie jusqu'en Suède, sont débarquées aux ports de Gand et d'Anvers. Elles sont ensuite acheminées par camion et par chemin de fer à travers toute l'Europe. Voilà la nouvelle économie dans laquelle on est entrés. Et si aujourd'hui le, port d'Anvers a des visées sur le site de Chertal, c'est parce qu'il est saturé et qu'il doit ouvrir une succursale.

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L'intensification de l'agriculture, un facteur propice à l'urbanisation

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les pouvoirs publics se sont donné pour objectif d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. On a construit la politique européenne sur le charbon et l'acier mais aussi sur l'agriculture. Il n'y a pas si longtemps, le budget de l'Union européenne était encore à plus de 60 % dédié à l'agriculture. Grâce à cette politique très importante, on a fait passer le fermier au statut d'exploitant agricole. Divers aspects soutenaient cette politique : la parité des revenus (qui certes ne fut jamais atteinte en pratique), la formation et l'encadrement technique des agriculteurs, le remembrement agricole, les développements techniques, l'essor du secteur bancaire agricole et de l'agro-industrie...

L'intensification a conduit non seulement à réduire le nombre d'agriculteurs, mais aussi à réduire les surfaces agricoles avec comme point extrême la production hors sol. Outre les techniques et les autres aspects cités, ce hors-sol fut possible aussi grâce à l'importation des aliments pour bétail et de l'engrais via le port d'Anvers. Le même phénomène s'est produit aux Pays-Bas, au Danemark, en Bretagne, etc.

Cette agriculture a donc progressivement réduit son lien au sol, ce qui a laissé la possibilité d'accroître les forêts sur les mauvaises terres et l'urbanisation autour des villes. Ce recul du besoin en terre fut encore accéléré lors de l'imposition des quotas. En effet, le rendement agricole ayant augmenté on avait besoin de moins de bêtes et de surfaces pour produire. La politique agricole dans les années 80, qui limitait les volumes à produire notamment parce que les frigos étaient remplis de beurre et de viande, facilitait encore davantage le boisement, l'abandon de terre et l'urbanisation.

Si l'on veut chiffrer ces évolutions, voici quelques repères. Entre 1980 et 2000, le nombre d'agriculteurs est passé de 40.000 à 20.000. La superficie par exploitant agricole est passée de 20 hectares entre 1980 à 28 en 1990, et on est maintenant à 40 hectares en moyenne. Cette tendance est en outre plus importante qu'il n'y paraît puisque la moyenne est biaisée par le fait que plus de 50 % des agriculteurs sont âgés. Les jeunes agriculteurs possèdent des exploitations bien plus étendues que cette moyenne. En somme, pour vivre, les exploitations agricoles ont besoin de devenir de plus en plus grandes, d'autant que la nouvelle politique agricole de l'Union européenne veut libéraliser les prix et réduire les aides agricoles tout en les découplant.

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La nouvelle politique agricole européenne comme expression de la métropolisation

La nouvelle politique agricole trouve ses racines dans la réforme de 92. Si la tendance à la diminution du nombre d'exploitants va continuer, par contre la superficie occupée par l'agriculture, qui était en chute libre, s'est relativement stabilisée depuis 1992. Ce phénomène nouveau est en partie essentiellement administratif parce que les aides financières sont désormais accordées en fonction des superficies occupées. Mais au-delà de cet aspect, il faut souligner qu'il s'agit surtout une volonté de rétablir un lien de la production au sol et plus fondamentalement de reconnaître et de rétribuer la multifonctionnalité de l'agriculture.

La stabilisation voire l'augmentation des terres agricoles se marquent par l'augmentation du nombre de communes de teinte verte sur les cartes. Avant 1990, la quasi-totalité des communes était en rouge. Après 1990, avec le changement de politique agricole, la superficie agricole commence à se stabiliser et dans des régions d'élevage viandeux comme l'Ardenne on relève même la reprise de certaines terres. En région laitière, comme le pays de Herve ou la Haute Ardenne, la chute se poursuit car la réforme de 92 ne concerne pas ce secteur de production.

La nouvelle politique indique que l'autosuffisance alimentaire n'est plus une priorité ; le marché, même alimentaire, est désormais un marché ouvert. Le territoire n'est donc plus limité. Avec la métropolisation, l'espace agricole est global et mondial. La nouvelle politique manifeste aussi de nouvelles exigences par rapport à l'agriculture. On ne demande plus (ou plus seulement) de nourrir l'humanité ou d'assurer l'autosuffisance alimentaire : la demande porte sur la qualité de l'alimentation, le respect de l'environnement, l'intérêt pour le paysage, voire même sur les produits traditionnels et les particularismes locaux. Déjà les agriculteurs sont rémunérés par rapport à la superficie qu'ils occupent ; demain, ils seront les partenaires du développement rural, ce qu'ils ont peut-être toujours été. Depuis 1992, les agriculteurs sont devenus à la fois des producteurs pour l'exportation mondiale mais aussi les jardiniers du paysage. Cette tendance, qui n'implique pas nécessairement une dualisation, est en cours même si ce n'est pas toujours clairement dit.

A l'échelle régionale, dans la foulée des directives européennes, il faut désormais accentuer le lien de la production au sol, notamment via les normes d'épandage. Cette exigence amène les agriculteurs wallons mais aussi flamands à rechercher de plus en plus de terres. L'impact le plus manifeste est l'augmentation du prix des terres agricoles. Il a flambé ces dernières années parce que les agriculteurs sont à la recherche de terrains pour toucher les primes et pour pouvoir épandre.

Enfin, la nouvelle politique agricole a conduit à mettre en œuvre les mesures agri-environnementales, la diversification par le tourisme, les loisirs, les fermes pédagogiques, la vente directe, etc.  En France, l'ancien gouvernement a essayé de mettre en place une politique agricole en lien avec le territoire, ce fut l'échec des contrats territoriaux d'exploitation. En Wallonie, j'ai l'impression qu'on est encore un peu timide ou qu'on ne veut pas affirmer ce changement. On dit toujours que l'exploitation agricole est bien une activité d'indépendant, et donc que l'on ne peut orienter davantage les choix en fixant des lignes directrices majeures.

Quoi qu'il en soit, on est sans doute passé d'une intensification à une forme d'extensification, mais il reste une intensification au niveau des personnes. L'exploitant aura de plus en plus de surface, de bétail, etc. à gérer. L'exploitant travaillera de plus en plus d'heures au cours de l'année et la production sera de plus en plus concentrée entre quelques mains. Mais il y aura aussi une plus grande diversité de formes d'agricultures grâce à la diversification.

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L'évolution de la gestion forestière, elle aussi en mutation

Du côté forestier, on sait que l'agriculture a lâché une série de terres de mauvaise qualité jusque dans les années 70 et que ces terres agricoles abandonnées ont été boisées. Mais au cours des années 80, il y a eu une série de tempêtes importantes avec pas mal de chablis ; de plus, le secteur du bois était en crise. Depuis 1990, la DNF, qui est gestionnaire de la moitié des superficies boisées, a entrepris une nouvelle politique de gestion forestière. Contrairement à la politique agricole, il y a dans le secteur forestier une volonté de changement. Peut-être que la forêt ne fait qu'anticiper ce qui va se passer dans l'agriculture. Cette nouvelle gestion vise à promouvoir la multifonctionnalité de la forêt, c'est-à-dire à assurer la sylviculture mais aussi la chasse, la promenade, la biodiversité et Natura 2000.

La carte suivante montre toutes les communes où la forêt est en recul ces dernières années. Le dilemme réside sans doute au niveau des communes qui tirent des ressources importantes de leurs bois. Ces communes sont toujours intéressées à avoir une politique très rentable sur le plan sylvicole. Cependant, la tendance marque un changement historique puisque depuis 1870, la forêt était en croissance constante en région wallonne.

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L'importance grandissante de la biodiversité

Natura 2000 représente aujourd'hui 220.000 hectares. Cela veut dire que ces hectares sont désormais reconnus aussi, et sans doute surtout, pour leur intérêt écologique ; la production y devient secondaire. C'est un enjeu de conservation qui est clairement exprimé.

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L'importance grandissante du ressourcement

Un autre aspect que j'ai évoqué tout à l'heure, c'est la diversification, non seulement des agriculteurs mais aussi et surtout de la campagne, qui devient non seulement un paysage mais aussi et surtout un lieu de ressourcement. Outre la résidence, la campagne devient le lieu des loisirs de plein air, de la protection de la nature, du retour des histoires et des racines. Avant d'aborder l'ampleur du phénomène, il faut souligner que certains quartiers de nos villes et villages sont également pris dans ce rapport patrimonial. Certes, les campagnes sont davantage l'expression de cette recherche de ressourcement, mais cela émerge aussi ailleurs.

Dans les années 90, la campagne a connu l'essor des golfs. Aujourd'hui, on peut dire grosso modo qu'on est arrivé à saturation du marché. Il n'y a plus que quelques demandes pour construire des golfs en Wallonie. Un autre élément, c'est le "sport aventure". Même si on fait de moins en moins de motocross, il y a de plus en plus de sports de plein air et de sports extrêmes, etc. C'est aussi une nouvelle manière de voir la campagne. On la protège et on la revalorise autrement. Au-delà de ces formes commerciales, il y a un phénomène que je trouve symboliquement très important, c'est la progression du nombre de chevaux. Lors du processus d'urbanisation, on a connu une démocratisation de la natation et du tennis. Les pouvoirs publics dans les années 70-80 ont construit un grand nombre de terrains de tennis et de piscines, ce qui a d'ailleurs posé un problème lors des fusions de communes. Aujourd'hui, c'est la pratique du cheval qui se démocratise. L'accroissement du nombre de chevaux est phénoménal. Ces 10 dernières années, le nombre de chevaux recensés, c'est-à-dire seulement la partie visible de l'iceberg, a été multiplié par deux. Mais le phénomène est naturellement beaucoup plus large car l'ensemble des chevaux n'est en réalité pas déclaré. Enfin, le phénomène le plus connu est l'essor remarquable du tourisme rural, qu'il soit ou non "à la ferme".

On voit donc qu'une profonde mutation est en cours dans les campagnes, même si certains discours le montrent plus explicitement que d'autres.

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"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003

 

Orienter l'occupation du sol et plus globalement notre développement pour assurer l'avenir

Au-delà de l'évolution de ces grands types d'occupation du sol, quels sont les enjeux de cette métropolisation, de ce tournant ?  Qu'est-ce qui se cache derrière le tournant et à quoi faut-il faire attention pour ne pas déraper ou ne pas foncer droit dans le mur ?  

Quand on parle d'occupation du sol, on parle avant tout des plans de secteurs. On entend généralement dire qu'il n'y a plus de place pour construire et qu'il faut absolument réviser les plans de secteurs.

Si l'on se réfère aux mutations que j'ai présentées (mutation démographique, réduction de la taille des ménages, fin de la croissance des grandes industries excepté la logistique, etc.), on peut globalement se demander si on a encore besoin d'une grande quantité d'espace. Comme la tendance semble être radicalement différente de celle qui a porté l'urbanisation, on aura peut-être une évolution de l'occupation du sol quelque peu différente à l'avenir.

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Le plan de secteur offre quantitativement assez de réserve foncière

Sur la base de ce constat, il faut néanmoins estimer la marge de manœuvre c'est-à-dire ce qui reste de disponible comme potentiel urbanisable dans le plan de secteur. L'urbanisation a augmenté, comme on l'a vu tout à l'heure, de 50.000 hectares en 20 ans. Peut-on dire pour autant que l'on arrive à saturation ?  Pour répondre, il est important de savoir que lorsque l'on a adopté les plans de secteurs, on a fixé l'urbanisation totale de la Wallonie à 260.000 hectares. Or il y avait déjà 160.000 hectares d'urbanisés. En d'autres mots, les plans de secteurs offraient une réserve de 100.000 hectares à urbaniser. Dire qu'il reste seulement 40.000 ou 50.000 hectares n'est pas très significatif. Par contre, dire que l'on a consommé la moitié de ce qu'on avait décidé il y a 20 ans d'occupe est plus pertinent. A tendance constante, o,n peut estimer qu'il y a globalement à travers la Wallonie des réserves foncières pour 10 ou 15 ans, parce que tout n'est pas réellement constructible. Mais si les mutations dont nous faisons l'hypothèse se confirment, nous n'auront plus la même dynamique de besoins en termes d'espace.

Globalement, je crois que l'enjeu de la métropolisation n'est pas de prévoir de nouvelles réserves foncières et donc d’augmenter la superficie à urbaniser. Le véritable enjeu, c'est sans doute de s'interroger sur la manière de répartir le potentiel à urbaniser. Il est évident en effet qu'au niveau sous-régional, certaines parties de la Wallonie ne disposent plus de beaucoup de réserves foncières alors qu'elles connaissent des effets de croissance urbaine, tandis qu'ailleurs il y a encore un vaste potentiel mais que le développement est moins prononcé.

Quels sont donc les besoins, globalement, pour les 15 prochaines années ?  On a vu que 23.000 hectares avaient été utilisés pour la résidence au cours de ces 20 dernières années. Pour l’avenir, on peut faire l’hypothèse que la croissance se limitera à 9.000 hectares. En matière d'activités économiques et d'équipements, on ne va sans doute plus construire de grandes universités ni de grands hôpitaux, même si le papy-boom nécessitera sans doute de nouveaux équipements. La consommation d'espace par les activités économiques ne va pas fortement augmenter. Sur ce plan, notre hypothèse est plutôt celle d'un maintien de la même croissance, due notamment à la logistique.

Mais cette urbanisation va désormais se heurter à trois facteurs. D’abord une volonté de la population de maintenir des espaces verts, des prairies, des coteaux, des plans d’eau et pas seulement près de leur domicile comme aujourd’hui mais tant dans les campagnes que dans les villes. L’autre facteur de frein à la consommation d'espace est la réponse que l’on va fournir pour assurer une meilleure liaison au sol des productions agricoles. On estime que si on veut produire la même chose en rencontrant les exigences environnementales et les exigences paysagères, il faudrait augmenter de 100.000 hectares les terres agricoles. Réallouer des terres urbanisées à l’agriculture est peu vraisemblable, même si certaines terres vaines ou terres occupées par des loisirs pourraient théoriquement retourner à l’agriculture. Enfin, il faut rappeler que 220.000 hectares, soit plus que la superficie urbanisée, sont aujourd'hui résolument déclarés intouchables dans le cadre de Natura 2000.

Va-t-on augmenter le potentiel urbanisable là où le développement périurbain est le plus manifeste, c’est-à-dire accroître l’urbanisation du Brabant wallon quitte à laisser les autres sous-régions avec une grand potentiel et une possibilité de l’occuper de manière lâche ? Si l’on agit de la sorte, on poursuit la tendance de l’urbanisation diffuse et cela risque de poser des problèmes à moyen et long terme. En effet cela signifie aussi une concentration du développement autour de Bruxelles et une dispersion la dynamique wallonne ailleurs. Une solution est le transfert d'une partie du potentiel des autres sous-régions vers le Brabant wallon. De cette manière, on n’augmente pas l’urbanisation globale au détriment de l’agriculture ou de la nature... mais on accréditerait la thèse d’une Wallonie coupée en deux, une partie attachée à Bruxelles et l’autre "réserve d’Indiens". Enfin, le troisième scénario qui est sans doute celui de la métropolisation vise précisément à répartir le développement sur des pôles secondaires, je vais y revenir lors de l’examen du SDER.

Une autre question à se poser est de savoir comment aménager le tissu des villes et des villages aujourd’hui. Face aux mutations mises en exergue tout à l’heure, l'essentiel, c'est d'arriver à mieux gérer ce qui est déjà construit et de réfléchir à la manière d'organiser le cadre de vie avec les quelques terrains qui restent à urbaniser. Il y a donc un double enjeu. D’abord, il faut sans doute inventer un tissu urbanisé plus aéré, c’est-à-dire moins dense et plus verdurisé. Offrir à chacun, même en ville, des espaces de calme, de flânerie, de sécurité. Ces exigences doivent bien entendu se décliner différemment en ville et dans les villages. On est sorti d'une image de la ville ou du village enfermé dans ses remparts mais on est également sorti d’une ville et d'un village où toutes les activités sont éclatées et isolées dans de vastes zones monofonctionnelles. L’autre enjeu est donc de nuancer les principes du zonage et de la monofonctionnalité. Il faut réfléchir à la qualité de vie et à la capacité des différentes activités à "vivre ensemble", à être proches l'une de l'autre. Réapprendre à vivre à côté de bureaux, réapprendre à vivre à côté d'une crèche, réaliser des constructions mitoyennes mieux insonorisées, etc. et réapprendre aussi à vivre dans un village à côté des fermiers. A nouveau, il faut prendre en compte que cette mixité n’est pas la même partout. Ainsi vous avez une distinction entre l'agglomération, la proche banlieue, la banlieue éloignée, la petite ville et les communes rurales. Dans les banlieues éloignées, ce qui est construit est presque uniquement de la résidence. A l'inverse, dans les grandes agglomérations, la résidence ne représente que 80 % des occupations et dans les petites villes, elle n’occupe que 75 % de ce qui est construit. La mixité est donc plus forte dans les villes moins importantes, car dans les agglomérations, le plan de secteur prévoit plus souvent des petites zones spécifiques, notamment lorsqu’il y a des écoles ou d’autres équipements comme des hôpitaux. L’enjeu est donc de reconstruire une mixité et une densité raisonnées.

L’enjeu essentiel de la métropolisation est d’améliorer la qualité, c’est-à-dire de changer de politique et de passer de la quantité offerte à la qualité négociée

Cet enjeu de la métropolisation concerne donc la qualité de ces espaces avant la quantité d’espace. Nous avons du mal à gérer tous les espaces urbanisés, poursuivre l’augmentation est déjà, en soi, une piste peu admissible. Dès lors, comment recomposer les espaces bâtis, comment réapprendre à vivre la mixité, à savoir ce qui va ensemble plutôt que de ne chercher qu’à isoler ou à juxtaposer ? Il faut d’abord régler le problème des nuisances qui existent encore. Il faut peut-être surtout mieux les objectiver, car parfois il me semble que l’on répond au principe de précaution par la mise à l’écart systématique. Ensuite, il faut naturellement penser à réhabiliter les friches industrielles, mais pas seulement. Je pense qu’il faut surtout redonner un peu de "couleurs" à la ville, trouver une série d'idées pour améliorer le cadre de vie dans les villes et des villages, c’est-à-dire retrouver comment faire de la composition urbaine alléchante. Il faudra sans doute résolument abandonner le modèle HLM et celui des cités des années 60-70. Il faudra trouver d'autres solutions, et elles existent. Par exemple, ici à Charleroi où des friches industrielles ont été assainies, on a construit un nouveau quartier avec des maisons, des jardins, des squares et quelques commerces. C'est une forme de nouveau type d'urbanisation. La forme est nouvelle non seulement sur le plan de la composition mais aussi sur le plan foncier. En effet, il ne s’agit plus de mettre du terrain à bâtir sur le marché mais au contraire d’offrir un ensemble bâti avec une forte identité. A côté des habitants qui achètent un terrain pour le paysage non bâti qui l'entoure, il y a de plus de personnes qui veulent choisir un quartier à habiter et la possibilité de négocier l’aménagement intérieur de son logement et, à terme, la gestion des espaces collectifs. Cette nouvelle politique, le marché l’a déjà anticipée. Les pouvoirs publics devront donc veiller à ne pas se limiter à réhabiliter les friches, il faut aussi penser la vie de ce type de quartier vis-à-vis des autres qui le bordent.

Mais les pouvoirs publics doivent aussi assurer une nouvelle gestion du territoire. Tout à l'heure, je vous ai dit que les principes, les choix et les valeurs des années 60-80, c'était l'équité et la gestion de la rareté du sol, etc. Aujourd'hui, parmi les problèmes à résoudre, il y a la mobilité. On ne peut forcer les entreprises et les personnes à être implantés côte à côte même si on produit des quartiers nouveaux. D'autre part, comme je l’ai dit en parlant des mutations, les personnes auront peut-être plusieurs jobs lors de leur carrière qui sera de plus en plus longue. Aujourd'hui, le problème est donc justement de relier les endroits de travail, de résidence, de loisirs… Comment amener mes enfants à l'école, comment aller faire mes courses... ? Le zonage a eu pour conséquence que tout est éclaté. Le jour où on imposera un coût vérité sur le transport, ce sera catastrophique.

Si l’on veut rendre la ville agréable, il faut réduire l’entrée des voitures. En conséquence, il faut non seulement réduire l’éclatement des fonctions mais aussi et surtout promouvoir les alternatives à la voiture. Les pouvoirs publics doivent investir dans de nouveaux modes de transport tant au niveau de la recherche que du financement des réseaux. L’Union européenne soutient airbus ou le TGV mais elle n’a pas une politique pointue dans le développement de nouvelles technologies du transport des personnes sur des courtes distances. L’enjeu de l’Union ne devrait pas être uniquement de favoriser un grand marché mais aussi de favoriser l’essor de la ville européenne.

Un autre élément important, c'est l'insécurité. Il ne s’agit n'est pas uniquement de l'insécurité physique mais aussi de l’incertitude généralisée. Les personnes ont de moins en moins de certitudes par rapport à l'avenir, il y a remise en question dans la sphère de travail, dans la famille, etc. La maîtrise de son chez-soi est aussi relativisée, mais dans le même temps on n’a jamais été aussi exigent ou intolérant. Les espaces publics doivent être aussi propres que les intérieurs de maison, la tolérance zéro ne fait qu’accentuer le sentiment de la perte de contrôle des choses. Ces éléments d’incertitudes et d’exigences contradictoires sont sans doute des questions de recherche de nouveaux équilibres, c’est-à-dire de recomposition des rapports entre les choses. Cette recherche est symptomatique d’une période de transition. La transition vers un nouveau temps long. A une autre échelle, ces mêmes questions surviennent : quelles sont les pistes et les recompositions pour la Wallonie ?

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Au-delà des incertitudes, les atouts de notre territoire

Les avantages du territoire wallon, c’est que la Wallonie reste essentiellement un cadre vert avec une grande capacité à disposer d’espace. Les Flamands nous envient cette situation ; à nous de définir une gestion correcte de cet atout. Tout à l'heure j'ai présenté trois scénarios. Un autre atout à signaler, c’est qu’au-delà de la fracture sociale, la très grande majorité des Wallons ont un niveau de vie satisfaisant. Le nombre de propriétaires ne cesse d’augmenter, même si les Wallons sont très critiques vis-à-vis de leur cadre de vie. Mais des initiatives existent pour revaloriser les villes et villages. On a entrepris quelques rénovations à la fois à Ath, à Marche en Famenne, dans le centre de Namur. Ce sont les fruits du développement intégré puis du développement endogène au cours de la seconde période de l’urbanisation. On a remis en valeur une série d'éléments patrimoniaux.

Mais la grosse question est double : articuler la Wallonie par rapport aux métropoles et organiser notre territoire entre pôles secondaires et périurbain. Va-t-on vers une économie dépendante de Bruxelles, une économie dépendante du surplus de la Flandre ?  Comment arriver à se repositionner par rapport à cela ?  La Wallonie avait un faible tissu de PME. L'enjeu est sans doute d'arriver à diversifier les sources d'emplois. L’autre enjeu, c'est d’assurer un cadre de vie agréable dans les villes et les villages. A Bruxelles, la question est posée à travers la place des habitants dans la ville puis de la reconnaissance des modes lents en ville et enfin par le maintien de sites semi-naturels comme le Kauwberg par exemple. A Liège, ce sont les coteaux de la Citadelle. La nature revient en ville sous forme de poches vertes, ce ne sont plus des jardins publics, c'est une forme nouvelle de la nature en ville. Dans la périphérie, il y a une même demande de maintenir les prairies, les bosquets, etc. En somme, on va vers moins de densité et une ville plus aérée sans pour autant être éclatée et diffuse. A mon avis c'est là l'enjeu essentiel pour les prochaines années : arriver à organiser les villes et les villages. Ce n'est pas tellement la quantité d'espace, c'est essentiellement la qualité de l'espace qu'on va pouvoir offrir.

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Le SDER : des pistes pour recomposer le territoire wallon

Pour mener cette politique-là, quels sont nos goûts, nos valeurs, nos intérêts, qui va-t-on servir ?  Essentiellement les riches ?  Comment va-t-on tenir compte des pauvres ?  Quelles seront les options et quels sont nos objectifs ?

Grosso modo, la stratégie pour entrer dans cette métropolisation a été définie dans le SDER et reprise globalement dans le CAWA, puisqu'en fait une série d'éléments sont assez proches l'un de l'autre. Que dit le SDER ?  D'abord, le SDER fait la critique de la hiérarchie de la planification et des "rafistolages" qu'elle a subis. Le plan national que la loi de 62 prévoyait n'a jamais existé. Peut-être qu'un jour, on reviendra à des accords entre la Région wallonne, la Région bruxelloise et la Région flamande pour gérer une série de problèmes d'aménagement du territoire. Pour l'instant, il y a des négociations notamment niveau du RER. Mais il n'y aura jamais de plan national d'aménagement du territoire. Par contre, nous avons, au niveau européen, le SDEC.  Le SDEC affirme les grandes lignes de la politique pour gérer la transition vers la métropolisation. Parmi les principes, l’un des principaux vise à freiner le transport routier parce qu'on va droit à la catastrophe. La Wallonie s'inscrit dans cette politique.

Mais le SDER et le CWATUP affirment d’abord que le territoire est un patrimoine commun, ce qui est une façon d'affirmer le principe du développement durable. La Wallonie est le territoire de nos enfants. Ensuite, par rapport aux scénarios d’évolution, le SDER fait le choix de la cohésion économique et sociale. En ce sens, pour assurer un avenir durable il faut un développement équilibré entre sous-régions. En d’autres mots, les autorités refusent le développement du Brabant wallon au détriment des villes wallonnes et la mise sous cloche de l’autre moitié de la Wallonie. Le choix est clairement celui d’une structure spatiale multipolaire avec des aires de développement sous-régionales. Je vais y revenir de suite.

Tout cela se traduit autour d'une série d'options et j'en ai listé essentiellement trois parce que je pense que ce sont celles-là qui sont les plus révélatrices.

La première, c'est un charabia quasi technocratique, cela s'appelle structurer le territoire wallon. Ce qui cache là derrière est précisément le choix du développement durable et de la cohésion sociale. Certes, la notion de structure est compliquée. Le schéma de structure spatial pour la Wallonie vient après d'autres esquisses, notamment dans le PRAT, il n'est donc pas sorti comme ça d'un chapeau. Il y avait déjà une réflexion, des tentatives et enfin une formulation admise autour de quelques points essentiels. On y trouve d’abord des eurocorridors c’est-à-dire des axes de communication et de transport qui relient les grandes aires métropolitaines de l’Union européenne. C'est dire clairement que la Wallonie vit essentiellement grâce à Bruxelles. C'est indéniable, mais le futur de la Wallonie dépendra aussi d’autres métropoles proches. Ainsi pour une partie du Hainaut, Mouscron, Tournai, Comines, l’avenir est lié à Lille. Par contre il est impératif qu’une dynamique plus forte existe autour de Liège. Liège est actuellement largement concurrencée par Maastricht. Nous avons certains éléments d’une métropole mais nous avons besoin de Maastricht et de Aix pour nous renforcer et nous vendre. La culture et le patrimoine liégeois sont progressivement mis en valeur par les Hollandais et les Allemands. Comment éviter de vivre cela sous le mode de crise et plutôt d’en tirer profit ? Et puis, il y a Luxembourg : je ne sais pas c'est vraiment une métropole mais en tout cas, elle a un statut privilégie pour l'instant, on verra combien de temps ça va durer. Une partie de la Gaume et de la région d'Arlon vivent grâce à cette aire-là. Le principe du SDER, c'est de se dire que globalement une partie de la Wallonie doit s’inscrire dans la dynamique bruxelloise. C’est vrai pour le Brabant wallon mais aussi pour l’aéroport de Charleroi, il faut que Charleroi devienne le deuxième aéroport de Zaventem. Pour cela, il faut le connecter au chemin de fer, éviter de divaguer sur Chièvre, etc. On voit bien que Charleroi s'inscrit de plus en plus dans la dynamique sous d’autres aspects ; c’est la même chose pour Seneffe, Nivelles, Mons, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Namur, etc.

Avec le SDER, on remet en question un choix qui était celui de constituer la polyville prévue par les premières esquisses du PRAT. Je fais un peu d'histoire. L’idée des années 70-80 était de dire que pour que la Wallonie soit forte, il fallait créer une ville wallonne qui puisse rivaliser avec d'autres et avoir un statut international. Comme la Wallonie ne disposait pas d’une grande ville, il fallait la créer et le meilleur moyen de la créer, c'était de mettre en commun toutes les villes du sillon wallon. Aujourd'hui, certaines décisions continuent d'être prises dans ce sens puisque vous avez, non pas une capitale en Wallonie, mais plusieurs capitales : à côté de Namur, il y a une capitale sociale qui est Charleroi, la capitale économique est Liège, la capitale culturelle est Mons... Les Verviétois se sont souvenus qu'ils avaient été déclarés capitale de l'eau dans les années 70 et maintenant qu'on a créé la Société publique de gestion de l'eau, ils ont voulu la localisation de cette société à Verviers. L'idée était donc de réunir toutes ces villes grâce à l'autoroute de Wallonie, grâce à la dorsale wallonne et à partir de ce chapelet de villes, on a quasiment plus de 2 millions d'habitants, ce qui représente un poids relativement conséquent par rapport à Bruxelles. Mais on sait aujourd’hui que les dynamiques économiques et sociales se font en dehors de cette polyville. En somme, cette volonté politique a été contrecarrée par les dynamiques économiques. Avec le SDER, on tente de prendre en compte les dynamiques et de les rééquilibrer autour de nœuds de développement, c'est peut-être plus réaliste par rapport aux tendances dans lesquelles est prise la Wallonie.

Second aspect important de ce schéma de structure spatial pour la Wallonie, ce sont les aplats de couleur jaune qui montrent qu'au-delà des villes, il y a justement ces espaces ouverts qui ne sont peut-être plus tout à fait des campagnes dévolues uniquement à l'agriculture et qui doivent être gérés. Quels sont les projets de pays qui pourraient naître entre ces communes ?  On voit qu'il existe des dynamiques qui sont basées sur la culture, sur les produits du terroir, sur une certaine identité, comme par exemple dans le Pays des Collines. Ces aires ne sont pas que des campagnes puisqu’elles s’appuient sur des villes secondaires, par exemple Ath. On pourrait trouver la même chose dans d'autres sous-régions, comme Waremme, Bastogne, etc. C'est une autre proposition qui est faite. Elle nécessite de réfléchir à la question de la supracommunalité et d’une certaine manière de remettre en cause le choix implicite d’une Wallonie fondée sur l’Etat régional et les bastions communaux. La dynamique est d'ailleurs déjà lancée par exemple au travers des zones interpolices qui montrent bien la nécessité de redéfinir des aires pertinente pour certaines compétences et, à terme, pour définir des projets collectifs.

Revenons-en aux eurocorridors. Cette notion est à nouveau très technocratique mais elle permet de montrer de manière concrète les effets de la globalisation à travers l’Union européenne. Tout à l'heure, j'ai parlé du port d'Anvers comme nœud de transport pour le marché mondial, j’ai également parlé du réseau de villes européennes connecté par TGV et désormais accessible en avion pour le tourisme d’un week-end ou le tourisme d’affaires intra-européen. Comment positionner la Wallonie par rapport à cette échelle, ces flux et ces réseaux ? Il faut savoir aussi que certaines infrastructures d’eurocorridors comme les lignes à grande vitesse sont des chantiers subventionnés par l'Union européenne. A l'avenir, il faut non seulement connecter les villes wallonnes mais aussi développer ou moderniser les liaisons ferrées entre Bruxelles - Namur - Luxembourg - Strasbourg et plus largement Anvers et l’Italie. A cette échelle, les eurocorridors vont relier les métropoles au sens non pas d’une grande ville mais d’une aire métropolitaine comme celle souhaitée au travers du triangle wallon, c'est-à-dire Bruxelles - Mons - Charleroi - Namur et du losange flamand Bruxelles - Gand - Anvers - Louvain. Nous devons donc organiser une stratégie à cette échelle. Mais la Wallonie est située au croisement de plusieurs aires métropolitaines, comme je l’ai indiqué il y a un instant : Lille, Bruxelles, Luxembourg et Liège-Maastricht. Pour structurer le territoire wallon à cette échelle, il faut arrêter de pratiquer la même politique de développement partout. Il faut concentres les efforts sur un endroit en essayant d'y mettre le paquet plutôt que de continuer à disperser les deniers publics et les initiatives à gauche et à droite.

Autre point important mentionné dans le SDER : structurer le territoire wallon, c'est aussi arriver à réorganiser la ville, revoir la densité, revoir la mixité. On était sans doute arrivés à trop de densité à un moment donné, maintenant on est à trop peu de densité... il faudrait retrouver une densité de bâti relativement acceptable. Il y a des projets d’urbanisme qui mettent l’accent sur la gestion du bruit en ville, qui veillent à plus de verdure, à plus de qualité de vie en ville, je crois que ce sont des éléments qui vont réattirer les habitants.

Le SDER fixe un second grand objectif pour renforcer la structure du territoire : accroître l'accessibilité. Cela veut dire non pas qu’il faut encore construire des routes partout, mais au contraire qu'il faut changer de politique et ne plus tout mettre sur la voiture. En ville, on voit aujourd'hui apparaître une diversité de modes de transport. Le vélo, la trottinette, le roller etc., ce sont des exemples mais ce n’est pas anecdotique. Cette diversité confirme également que les déplacements ne se font plus uniquement à pied ou en voiture mais qu'on commence à combiner les modes. Il y a d’autres initiatives, comme le car-sharing, c'est un nouveau mode de déplacements propre à la métropolisation. Il traduit une remise en cause de l’hégémonie du transport routier.

Et enfin, troisième objectif du SDER pour renforcer la structure du territoire : assainir et rénover. En Wallonie, il existe plus de 2.000 friches industrielles, plus toutes les friches urbaines ; c’est un enjeu phénoménal. Si on ne prend pas ce taureau par les cornes et qu'on continue à construire à l'extérieur, on n'aura jamais les moyens d'assainir convenablement tous ces terrains.

Deuxième dimension importante à côté de la structure du territoire : le SDER souligne l'importance de la prise en compte de l'environnement dans tout projet d’urbanisme et d’aménagement du territoire. Non seulement il faut rencontrer les objectifs des directives européennes mais il faut aussi concrétiser les accords de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre. Si on veut atteindre ces objectifs, il faut négocier avec la Flandre qui veut globaliser la pollution à l’échelle fédérale, ce qui pourrait avoir un impact sur les choix énergétiques et industriels. Il faut aussi arriver à réduire la source de pollution atmosphérique liée aux voitures et camions.

Prendre en compte l’environnement, c’est aussi une fois pour toute accepter que le sol est rare. Au delà de la parcimonie mise en avant lors de l’urbanisation, il faut maintenant prendre en compte le fait qu’une fois qu'une terre est urbanisée, c'est pratiquement irréversible. Le plan de secteur prévoyait que lorsque l’exploitation d’une carrière était terminée, le terrain redevenait une zone agricole. A mon avis, ça ne reste que théorique. Aujourd'hui, il faut trouver des solutions concrètes face à ce genre de problèmes de réversibilité. Quand une entreprise s'en va, au lieu de laisser une friche industrielle, aux Etats Unis, il y a des conditions d’implantation qui permette d’entrevoir une meilleure protection des sols. Le principe de précaution, ce n’est pas systématiquement de dire qu’il faut isoler les activités, c’est au contraire de se dire que toute activité, un jour arrivera à son terme et qu’elle doit être remplacée. Il faut reconnaître qu'une activité n'est plus éternelle, rendre les activités compatibles avec leur environnement mais aussi de ne plus urbaniser à proximité des zones de risques majeurs. On l'a vu à Toulouse avec l'usine AZF : la prise en compte des risques technologiques et naturels devient un élément crucial. Si on construit à coté d'une entreprise Seveso, quelles sont les mesures que l'on doit prendre ? Toutes ces questions sont celles de la métropolisation.

Plus fondamentalement, la métropolisation est un état d’esprit qui veut que l’on reconnaisse les limites de l’homme sur la nature. Dorénavant, par rapport aux risques d’inondation par exemple, c’est admettre que de relever indéfiniment les berges des ruisseaux cela ne fait que déplacer le problème vers l’amont ou l’aval. Et qu'aujourd'hui, il faut trouver un autre système. On a urbanisé et donc on a imperméabilisé les sols sur de nombreuses parties du territoire. L'agriculture favorise aussi le ruissellement. Si on rajoute à cela une amplification des précipitations à cause de l’effet de serre, on va vers un réel problème. Comment doit-on gérer les cours d'eau et sortir des principes et des idées véhiculées pendant 80 ans lors de l'urbanisation ? Le discours de l'urbanisation disait : les ingénieurs vont résoudre le problème, vont arriver à mettre des barrages, à réguler le cycle de l'eau. Aujourd'hui, on voit que ça marche mais qu'il y a des limites au système et que ça continue à déborder. Donc, il faut réfléchir à la prise en compte de ces risques naturels.

Enfin, troisième dimension majeure mentionnée par le SDER : la maîtrise de la circulation routière. Tout à l'heure, j'ai dit qu'il fallait absolument le faire parce que les déplacements sont un contributeur important de gaz à effet de serre. Mais dans le même temps, on ne peut pas croire que tout le monde va aller habiter à côté de son lieu de travail, d'autant plus que la stabilité de l’emploi n’est plus ce qu'elle était et qu'on ne peut pas revenir totalement en arrière. Le coup est tellement engagé que maintenant, il faut assurer la mobilité de cette dispersion. C'est un peu le principe du SDER : rééquilibrer de manière réaliste pour assurer la mobilité de cette dispersion. La première mesure à prendre est d'éviter de disperser encore davantage l’urbanisation. Il faut donc par exemple se demander quelle est la bonne stratégie de développement territorial à promouvoir autour d'une gare. Quelles sont les activités qui ont vraiment un besoin de transport de personnes par chemin de fer ?  La gare de Namur est sans doute un exemple déjà de cette reconversion et d'une combinaison entre différentes activités tertiaires et le transport de chemin de fer. Favoriser le report de mode, c'est  offrir des alternatives à la voiture. Et là, l'enjeu sur l’avenir de la SNCB est colossal. Est-ce la prochaine faillite de notre système de l’Etat providence lié à l’urbanisation ? Je crois que c'est vraiment un enjeu crucial non seulement de maintenir une alternative à la voiture, mais surtout de l’accroître avec de nouveau mode de transports et pas seulement le RER.

Pour favoriser le report de mode, il faut donc améliorer les alternatives et repositionner peut-être le chemin de fer sur des moyennes distances tout en développant d’autres modes sur les courtes, etc. Mais il faut aussi localiser les activités à haute densité d’emploi ou de clientèle autour des nœuds et des modes. Il faut donc réserver les terrains près des gares, il faut réfléchir à quoi localiser autour d'un échangeur autoroutier, etc. Essayer d'avoir une stratégie, de se dire que la mobilité devient un élément structurant du territoire.

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Le SDER, un outil évolutif pour aborder la métropolisation

Le SDER, contrairement aux outils de l’urbanisation, ne vise pas la planification ou la programmation. Il se veut au contraire un recueil de principes à décliner en fonction des échelles et des acteurs. En outre, ces principes peuvent être revus dans leurs objectifs actuellement présentés : le SDER est donc évolutif sur ce point. Le SDER reconnaît que les choses changent, qu'on n'a plus la incapacité de définir à long terme ce qui est en train de se mettre en place. Il faut donc actualiser régulièrement les options. Le CAWA lui aussi doit être évalué et actualisé. On est aujourd'hui dans une société de l'évaluation, et aussi – et c'est lié – dans une société où se pose la question de la citoyenneté.

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La question de la citoyenneté comme enjeu du développement territorial de la métropolisation

Aujourd'hui, on est citoyen de son lieu de résidence. Mon lieu de résidence, c'est là où je vote, mais ce n'est plus là que je travaille, ce n'est plus là sur je pratique mes loisirs. Suite à l’urbanisation, il y a un éclatement des activités sur un grand territoire qui n'est plus du tout le territoire institutionnel de ma citoyenneté. Je suis donc plus souvent "usager" que "citoyen". Cela pose un énorme problème, celui de savoir comment retrouver une échelle de la légitimité : comment est-ce que je peux, en tant qu'usager de Bruxelles, donner mon avis sur l'aménagement de Bruxelles, alors que j'habite en fait à Liège et je vote à Liège, mais de Liège, qu'est-ce que je vois, si ce n'est le samedi et le dimanche ? Il y a vraiment un découplage de mon droit de participer à la constitution du territoire.

Contrairement à ce qui se passait avec l’urbanisation et l’Etat providence, on a de plus en plus un découplage entre les échelles territoriales. On n’est plus dans un territoire organisé par emboîtement de ces échelles. Prenons un exemple très symptomatique : les échelles territoriales du monde agricole. Du temps de l’urbanisation, l’avenir était très clair pour l'agriculture ; il y avait une politique cohérente qui allait depuis l'échelon européen jusqu'à l'échelon de l'exploitant, toutes les orientations allaient dans le sens de l’autosuffisance alimentaire comme je l’ai indiqué tout à l’heure. Il y avait un discours, il y avait une aide technique, il y avait une réservation du sol dans le zonage du plan de secteur, à l'échelle locale l’agriculture avait un statut reconnu, etc. Aujourd'hui, je pense que cette cohérence n'existe plus : l’agriculteur doit répondre à des exigences contradictoires entre les attentes de l’OMC, de la protection des paysages et de la nature au niveau régional et du calme presque bucolique imposé par le voisinage. Il y a découplage non seulement des aides mais aussi des échelles territoriales. Comment être agriculteur et citoyen dans ce système ? C’est schizophrénique...

Même problème si on essaie de se positionner sur le marché international avec les mutations industrielles. Prenons Bierset : on essaie d'être compétitif sur le plan géostratégique, on est un carrefour de l'Europe, mais on a un tas de problèmes avec les autres échelles, c'est-à-dire que c'est incompatible avec l'échelle du voisinage et que ça pose des problèmes d'identité aux Wallons : est-ce qu'on est simplement des transporteurs pour les Flamands, les Hollandais et les Allemands ?  Quels sont les liens et quelle est la valeur ajoutée pour l’industrie wallonne ?  C'est ça qui est de plus en plus difficile à mettre en cohérence. Comment est-on prêt, comment pourrait-on faire des choix à la fois en étant compétitif sur le marché mondial, en étant relativement bien dans sa peau au niveau de son identité et sa citoyenneté au niveau régional, tout en ne mettant pas à mal les ressources sociales et culturelles de notre sous-région, que j'appelle le terroir, et en étant relativement en adéquation avec ses voisins ? Je pense que ça, c'est vraiment la question de la métropolisation. Aujourd'hui, il n'y a plus de cohérence entre ces quatre niveaux : échelle mondiale ou européenne, régionale, sous-régionale et locale. Comment reconstruire la cohérence dans le découplage ?

Une des pistes, c'est sans doute c’est d’organiser la subsidiarité. Qu'est ce qui est encore pertinent à l'échelle de la commune ?  J'ai parlé tout à l'heure de la citoyenneté. Comment la retrouver ?  Sans doute faudrait-il se dire que là où je suis usager de la ville, j'ai quand même mon mot à dire. Sur cette question de la subsidiarité on va réouvrir sans doute l’énorme chantier des aires de coopération supracommunale. Le SDER suggère des schémas d'agglomération au niveau d'une aire urbaine importante. Pour Liège, l'enjeu n’est pas seulement de rationaliser les intercommunales mais aussi de dégager des coopérations entre Liège et Maastricht. Les mêmes questions se posent mais à une autre échelle pour les autres villes et pays, comme je l’ai exposé tout à l'heure.

Une autre piste que j’ai présentée d’entrée de jeu au travers de l’introduction sur la CPDT, c'est qu'on est de plus en plus amenés à faire de la transversalité, à collaborer et à faire du montage de projets. C'est relativement compliqué car on a été poussés à réfléchir et à agir individuellement et sectoriellement. L’idée de modernité depuis la Renaissance est d’ailleurs fondée sur cette logique. Dans le Gouvernement wallon actuellement mais aussi dans nombre de collèges communaux, il y a un problème de répartition des compétences, tout le monde veut dire son mot sur tout. Or l'essentiel, c'est d'essayer de retrouver les territoires de projets. Le projet de pays est un outil intéressant pour mettre une série d'acteurs en relation pas seulement pour exister à l'échelle du marché international, mais pour retrouver, au travers d'un projet de territoire, une adéquation entre identité, patrimoine et cohabitation. Le schéma d'agglomération pourrait être aussi un élément pertinent, une échelle pertinente, un projet pertinent pour gérer des problèmes de services à la collectivité.

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"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003

 

Débats

André Gohman

Un aspect particulier sur les relations entre Liège et Maastricht. Il se trouve que j'y ai été discrètement mêlé, dans un rang tout à fait second. Les interlocuteurs de Maastricht se plaignaient que chez eux, il y avait une cellule qui organisait les différents aspects, suivant les différentes tutelles politiques, aménagement du territoire, développement économique, rôle international, etc. et qu'à Liège, il n'y avait pas de doctrine, que les opinions étaient divisées et qu'ils ne trouvaient pas d'interlocuteur ayant des directives claires.

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Yves Hanin

Je pense qu'il y a des initiatives qui ont lieu à Liège, qui sont en cours. C'est sans doute un changement de génération qu'il faudra. C'est pour cela que j'ai essayé de baliser ça par rapport à un temps long. Je pense qu'il y a une série de gens qui gèrent les villes comme des bastions, alors qu'on est à l'ère de la métropolisation. Leurs pratiques demeurent celles de l'urbanisation. C’était bien mon propos. Je pense qu’il faudra sans doute une nouvelle génération qui se mette en place pour se dire que ce n'est pas uniquement le territoire de ma commune qu'on gère, mais une échelle plus vaste et ça, c'est un changement de mentalité. Je pense que c'est vrai pour les décideurs des villes, comme c'est vrai pour les agriculteurs. Les agriculteurs sont un bon référent. L'agriculture permet d'expliquer beaucoup de choses sur les changements de la société. Un agriculteur, il sait lancer un projet, il a investi au début de son exploitation agricole, il a fait les investissements, etc., par rapport à une espèce de certitude, que c'est de ça qu'il allait vivre toute sa vie. Depuis les années 50, on dit qu'ils doivent être des producteurs. Et ils ont bien intégré cela, ils ont fait leur vie là-dessus. Aujourd'hui, cette génération-là doit être remplacée par une nouvelle qui se dira : non, on n'est plus là pour faire une seule activité, on est là pour faire diverses activités et donc, je dois monter un projet d'activités, donc je dois investir dès le départ non pas sur une source de revenus mais sur plusieurs sources. Et je pense qu'au niveau politique, on peut trouver des analogies. Je ne dis pas que c'est transposable de A à Z mais on peut trouver : quels sont les référents des hommes politiques liégeois ? Ce n'est pas Maastricht. Quels sont les référents, même par rapport à Arcelor, quelles sont les clés de lecture des gens de Liège ?  C'est vraiment un aspect important, qui n'est pas clair pour l'instant. La périphérie se bat toujours contre le centre de Liège. Le jeu se fait toujours entre le centre et la périphérie, pour l'instant, sur un tas d'aspects. On n'est pas encore arrivés au-delà de ça. Pour certaines choses, pourtant, on commence à comprendre : quand on voit un classement européen où Liège est 12e ou 18e, on sait que le port, c'est un élément important, et là, on commence à se dire que la référence n'est plus située entre communes liégeoises, mais par rapport aux ports européens. Donc, on commence à avoir une lecture un peu différente.

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Raymond Boucher

Ma question peut peut-être se rapporter également à la région de Liège. Il paraît que les Allemands ont entamé un RER autour d'Aix-la-Chapelle et qu'il y a eu des tractations avec la Belgique, je ne sais quelles autorités de compétence, quel niveau de compétence, pour étendre ce RER à la région liégeoise, Visé, etc. et qu'il y a eu à ce sujet une opposition de la partie flamande du pays. Le RER, je pensais que vous en parleriez de façon plus précise, surtout que vous parlez d'un projet d'intercommunication entre villes wallonnes. Le RER tel qu'on l'a annoncé, il est un peu à géométrie variable, actuellement, y a-t-il un projet qui cristallise plus facilement que d'autres ? Est-ce que ce sera un RER Bruxelles – Brabant wallon, ou bien Bruxelles – Namur – Charleroi ou bien... ?

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Yves Hanin

Si on reprend la carte de structure spatiale du SDER, l'idée qui était sous-jacente, c'était que le RER devait faciliter toutes les relations dans le triangle wallon. Le RER devait sortir de la logique banlieue – ville centrale, et justement favoriser, mettre en réseau ces différentes villes. C'était la théorie. Je pense que l'enjeu, c'est de se demander si la SNCB est capable de faire du métropolitain. Parce que ça voudrait dire assurer des correspondances, assurer des connexions entre différentes villes, ce n'est pas ça que la SNCB fait. La SNCB, ce qu'elle fait, c'est desservir des lignes. Elle reste dans une politique très classique où on se dit que les Namurois vont travailler à Bruxelles et qu'il faut donc faire arrêt pour ramasser tous les ouvriers, comme on faisait avant pour aller à l'usine. On ramasse toutes les personnes qui habitent le long de la ligne à Ernage, à Gembloux, et puis, tous les trains sont organisés comme ça. Cela a un petit peu changé quand même parce que certains trains qui faisaient la dorsale wallonne remontent sur Bruxelles maintenant à partir de Namur. Avant, il y en avait deux par heure qui faisaient la dorsale wallonne, maintenant un des deux remonte sur Bruxelles, ce qui montre bien l'effet de métropolisation. Mais aller demander à la SNCB de desservir ceci à cadence élevée, c'est-à-dire par exemple un train toutes les 20 minutes, ça, c'est un transport de type métropolitain. C'est une nouvelle logique. C'est se dire qu'on n'est plus là avec des trains directs et des trains semi-directs, mais qu'on a des trains qui sont continus dans le temps, etc. C'est un autre type de gestion.

Donc je pense qu'on demande quelque chose qui est impossible à la SNCB. Je pense que c'est d'autant plus impossible que les finances de la SNCB sont en dessous de tout. On ne peut pas demander à quelqu'un qui est proche de la pension de changer de métier... Je caricature mais c'est presque ça. De plus, je pense que l'essentiel de l'enjeu est masqué par le RER. L'objectif, ce n'est pas tellement d'améliorer la desserte sur Bruxelles, c'est de favoriser la longue distance, c'est-à-dire que la SNCB n'est pas rentable sur le transport des personnes, ça on le sait, et surtout sur le transport des personnes du trafic national. Pour le TGV, ça va, l'Eurostar c'est déjà plus compliqué. Donc, si elle veut retrouver des moyens, la SNCB doit se mettre sur de la longue et de la moyenne distance. Ce qui rapporte, c'est le transport de marchandises et le transport des personnes sur la longue distance. Donc, il faut dégager les voies qui aujourd'hui sont occupées par ces navetteurs pour permettre des trains à grande vitesse. Dans un certain sens, le RER va permettre, en tout cas sur la ligne Bruxelles - Luxembourg, de donner deux voies pour aller plus vite sur Luxembourg. Et on mettra deux autres voies pour la navette.

Le RER, de toute façon, vient un peu trop tard. Comme la mobilité est un élément structurant, on aurait dû prévoir le RER jusque Namur. Aujourd'hui, ce qu'on va faire c'est favoriser la mobilité d'une série de personnes qui ont déjà une mobilité importante sur Bruxelles. On aurait dû se dire : à l'avenir, pour éviter que les gens ne viennent s'installer dans la région de Jodoigne ou de Hannut, qui ne sont pas desservies par le train, et pour favoriser plutôt le recentrage sur Gembloux, il faut favoriser le RER à ce niveau-là. C'est là qu'il faut essayer d'amener les gens qui veulent aller habiter à la campagne. Or, aujourd'hui, on va  desservir des villes qui sont déjà construites. Donc on loupe l'effet structurant du RER.

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Raymond Boucher

C'est comme ce train électrique qui partait de la gare du Luxembourg et qui desservait l'est de Bruxelles, qui a été fait pour le peupler... D'ailleurs on a désaffecté cette ligne quand elle a eu rempli son rôle. C'est un peu dans cet esprit là que vous voyez les choses.

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Yves Hanin

Oui, ce serait la bonne logique : se dire que le transport urbain est un élément de structuration de l'espace. Mais aujourd'hui, les moyens financiers sont inexistants, et on fait donc un RER au rabais qui va desservir, en fait, ce qui est largement déjà construit. Ce qui est déjà pas mal. Je pense malheureusement que le service qui sera rendu ne sera pas un service hyperperformant. Là où il y avait 3 trains par heure, on en mettra 4, mais la plus-value ne sera pas énorme. Il faudra absolument, pour qu'on puisse tirer réellement parti de ce RER, avoir une politique très stricte d'occupation du sol. Qu'est-ce qu'on va mettre autour de ces gares RER ? Les projets que j'ai vus, c'est d'énormes plaques de parking : 1.500 places de parking à Braine-l'Alleud, etc. Ce qui veut donc dire qu'on va transformer le centre des villes, de Braine-l'Alleud, en un immense parking routier pour que des gens qui viennent de Lillois, de Genappe, puissent venir à la gare. Deuxièmement, il faut avoir une réflexion sur ce qu'on met autour des gares d'arrivée, à Bruxelles. On a bien vu que le quartier nord est essentiellement peuplé de bureaux. Mais ça veut dire aussi qu'on doit résolument limiter le nombre de places de parking à Bruxelles. Ils ont commencé en région bruxelloise à supprimer la 5e bande sur la rue de la Loi, c'est symbolique mais c'est vraiment vers ça qu'il faut aller. C'est-à-dire que si on veut que les gens utilisent le RER, non seulement, il faut qu'il soit un service performant, mais en plus il faut absolument qu'on ait une politique très stricte sur l'accès de la voiture en ville. Sinon, il n'y aura aucun intérêt à prévoir un report de mode.

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Raymond Boucher

J'habite le Brabant wallon, Walhain, et là, il y a réellement un problème de transports publics. Ce n'est pas possible de faire autrement. On doit prendre sa voiture pour aller à la gare, soit de Mont-Saint-Guibert, soit d'Ottignies et alors là, se pose aussi une question de parking.

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Yves Hanin

Pour moi, c'est le résultat du processus d'urbanisation. C'est-à-dire qu'on avait tout misé sur la voiture et donc, aujourd'hui, on devient complètement dépendant de l'automobile. Les commerces sont regroupés le long des grand-routes. Aujourd'hui, la structuration s'est complètement faite autour de la voiture. Comment reconstruire quelque chose qui n'est plus totalement dépendant de la voiture ? C'est ça l'enjeu, et il est énorme.

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Raymond Boucher

Cela pose un problème pour la mobilité des personnes âgées à moyens réduits.

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Yves Hanin

Tout à fait. J'ai dit qu'on entrait dans le papy-boom... Ces personnes-là qui ont acheté leur maison il y a 15, 20 ou 30 ans, qui avaient leur voiture, qui aujourd'hui sont pensionnées, ont des difficultés de mobilité, ils sont complètement isolés. C'est comme ça que les promoteurs expliquent le fait de la construction d'une série de logements d'appartements, aussi bien dans le centre de Braine-l'Alleud que dans le centre d'Ottignies, à Rixensart, etc. Il y a une série de personnes qui habitaient parfois dans les lotissements à 3 ou 4 km du centre, qui auront tendance à prendre un appartement, non pas en ville parce que la ville, c'est insécurisant, mais dans les petits bourgs qui retrouvent une espèce de nouvelle vie avec une espèce de recentrage de la population.

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Eric Jurdant

Simplement, quelques réflexions. Vous parliez des surfaces occupées par les loisirs. Il est exact qu'on va gagner des surfaces. Pour le moment, il y a une grosse politique qui est en route pour requalifier des campings-caravanings qui sont un désastre pour l'image et l'identité wallonnes. Je peux vous dire que des terrains de campings retournent à l'agriculture. Ils doivent retourner dans leur pristine état. Cela commence à se voir.

Vous parliez du développement du tourisme à la ferme. Il est réel mais enfin, sur un plan d'impact économique, c'est quand même faible. C'est bon en termes d'image, c'est bien parce que ce sont des revenus complémentaires réels pour les agriculteurs mais enfin, c'est une goutte d'eau sur un plan économique. Mais c'est en développement constant. Plus en dehors des fermes que dans les fermes : le tourisme rural non agricole a un développement ahurissant; 200 à 300 unités par an de reconnaissance actuellement alors que le tourisme à la ferme se développe mais plus faiblement puisqu'il y a moins d'agriculteurs. Donc, ce sont des tendances quand même très claires, ce sont des revenus complémentaires tout à fait réels qui permettent d'avoir un meilleur partage de la richesse, à partir de revenus, je dirais, moyens. Je crois aussi qu'un des gros problèmes, vous en avez peu parlé, c'est le problème de l'identité culturelle. On sait bien que le développement économique est à la base, mais que le culturel est important sur le plan du développement économique. Je crois qu'une clé de réflexion, c'est que ces trois pôles, ces trois pointes wallonnes évidemment ne concourent pas à créer cette identité wallonne, puisqu'il y a un creux au milieu. Au fur et à mesure que je participe à cette réflexion "Wallonie 2020", de plus en plus, je trouve que là, il y a un très gros problème. De plus, lié à cela, il y a le fait qu'il n'y a pas de pont entre les compétences économiques et les compétences culturelles, c'est le moins qu'on puisse dire. Cela échappe totalement aux Wallons. Ces deux éléments cumulés me font dire qu'il y a là véritablement un nœud important. Ce que vous avez dit aujourd'hui s'ajoute à cette impression que j'avais. Un autre élément de réflexion, c'est cette foutue manie que nous avons en Belgique de vouloir nous implanter quelque part et de ne pas vouloir déménager près de notre lieu de travail, manie qui est aussi induite par une certaine culture fiscale. Quand on voit la mobilité qu'ont les Anglo-Saxons.... C'est aussi grâce à une fiscalité qui répond à cette demande ; nous avons évolué vers un modèle anglo-saxon mais notre fiscalité est restée au moyen âge où on aime bien ses racines, on aime bien son terrain... Je crois que là aussi, il y a des pistes mais on touche à un édifice difficile. La fiscalité, c'est aussi structurant.

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Yves Hanin

A propos de l'identité culturelle, il me semble que le danger, c'est de développer les identités sous-régionales. Tout à l'heure, j'ai parlé des macralles. Je pense que là, il y a du répondant, il y a une sensibilité. L'identité wallonne, il faut quasi la construire dans toutes ses dimensions et je crois que c'est un chantier énorme. Pour faire un pari sur ce qui pourrait se passer, je pense qu'il y a davantage d'identités sous-régionales ou de terroir qui pourraient émerger, parce que ça rentre aussi en lien avec une sensibilité "écolo", comme les formes de tourisme dont on a parlé tout à l'heure. Il y a toujours eu des terroirs, je pense qu'il y a maintenant une dynamique économique qui est prête à les réactiver. Tandis que pour l'identité wallonne, je ne vois pas.... elle a toujours été partagée entre 36 unités wallonnes. On peut s'interroger sur sa consistance. Donc je suis assez perplexe, je crois que ce serait important d'en trouver une mais je ne sais pas très  bien comment on pourrait y arriver. Sans doute que l'enseignement, la constitution, toute une série de compétences, c'est un moyen.

On devrait presque prendre le baromètre de l'évolution du sentiment wallon. Est-ce qu'on a le sentiment que ça évolue ?  Est-ce que les décideurs ont demandé aux gens du Brabant wallon s'ils se sentaient wallons ? Je serais curieux de connaître leur réponse. Mais est-ce que c'est vraiment un enjeu ?  Si vraiment c’est un enjeu, il faut essayer de le suivre un peu à la trace pour voir comment ça évolue : est-ce que les jeunes ont le sentiment d'une identité territoriale, est-ce que les personnes d'un certain âge se revendiquent plutôt d'un endroit... ?

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Eric Jurdant

Je crois que justement, le problème, c'est qu'il faut créer ce lieu et qu'il faut parfois un coup de pouce. Le Grand-Duché de Luxembourg, par exemple, c'était bien un pays qui ne savait pas s'il devait se raccrocher à la culture germanique ou à la culture française. Ils ont opté après la guerre pour le français par positionnement, on peut comprendre, mais depuis 10 ou 15 ans, à l'école primaire, tout le monde doit apprendre le luxembourgeois. Et ils ont maintenant des journaux luxembourgeois, ils ont des radios, des télévisions luxembourgeois. Et ça se sait peu mais ils sont en train de bâtir une identité nationale pour 400.000 habitants. Et pourtant on parlait certainement un luxembourgeois différent dans le nord que dans le sud... Ils devaient connaître les problèmes que nous avons aussi en Wallonie et que les Flamands ont connus. Les Flamands ont fait l'ABN. Pourquoi ne pourrait-on pas faire un ABN wallon ? Je ne dis pas qu'il faut en arriver là, mais je crois que quand il y a une politique volontariste, ça aide à structurer, à se sentir bien dans sa peau. Comment voulez-vous par exemple développer de manière forte le tourisme s'il y a une acculturation en route, si vous n'avez pas une identité forte ? La base du tourisme, c'est d'aller découvrir la culture de l'autre. Si on va vers une uniformisation des cultures, nous sommes en train de scier aussi une des branches que l'on dit d'avenir, puisque cela va être la première industrie mondiale, d'ici 20 ou 30 ans. On risque de louper encore une fois peut-être un axe d'avenir. Parce qu'on en parle peu, finalement, du tourisme.

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Henry d’Anethan

Est-ce que finalement une des clés ne se trouve pas dans la possibilité de trouver un équilibre entre les différentes parties de la région Wallonie – Bruxelles, en termes d'activité économique ? Je crois qu'il y a un petit déséquilibre, vous l'avez dit vous-même... Bruxelles est le premier pôle d'activité économique du pays et parmi les premiers au niveau européen. Mais il n'y a que 160 km² sur lesquels on peut jouer, si j'ose dire, et ça représente 600 à 630.000 emplois dont seulement 45 sont occupés par des Bruxellois. Alors vous voyez ce que cela pose comme problèmes en termes de mobilité. On parle toujours des Wallons qui vont à Bruxelles mais rarement de l'inverse. J'imagine ça doit être très difficile, mais il faudrait quand même trouver d'autres points d'attraction que Bruxelles en termes d'activités au sens très large.

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Yves Hanin

Je pense que si Bruxelles veut devenir une ville internationale, il lui faut autre chose que la politique des années 60... L'avenir de Bruxelles va se jouer en association avec Gand, Anvers et sans doute Charleroi, Mons et Namur du côté wallon. Pour que Bruxelles soit vraiment une ville internationale, elle ne peut pas se suffire à elle-même. C'est en s'appuyant sur ces villes qui sont voisines qu'elle pourra se développer. Parce qu'on ne peut pas continuer, comme vous le dites, et passer à un million de travailleurs sur Bruxelles. C'est un risque que tout Bruxelles devienne un grand centre tertiaire. La solution, c'est de s'associer avec les villes proches et c'est un peu ça que le SDER propose. Les Flamands eux l'ont bien compris puisqu'ils ont fait de Bruxelles la capitale de leur région. Là aussi, c'est un coup manqué de la part de la Wallonie... Il y a combien de fonctionnaires de la Communauté européenne qui trouvent qu'habiter à Namur, c'est quand même sympathique, ils prennent le train et en 30 minutes, même pas, ils sont Namur, ce n'est pas la campagne mais c'est une ville agréable pour des technocrates.

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Eric Jurdant

J'ai toute ma famille dans le Brabant wallon et j'habite l'Ardenne, donc on est presque dans deux pays différents. La zone de Bruxelles, c'est un état de fait qui va continuer à se développer, ça ne va pas disparaître. Je dirais que c'est un atout wallon. Pourquoi est-ce qu'on devrait dire : on a fait un mauvais choix, les Flamands ont fait le bon choix ? Moi, je me demande s'il faut accentuer le triangle, il est en route de toutes façons. La volonté de poursuivre le RER jusqu'à l'aéroport de Charleroi est un signe, c'est peut-être justement déjà la moitié de ce fameux RER dont vous parliez. L'objectif 1 Hainaut a fait quand même du bien. On peut critiquer mais le nombre d'hôtels qu'on a ouverts dans la zone objectif 1 est un signe, parce qu'on n'ouvre un hôtel qu'à proximité de lieux d'activités économiques. Il se fait qu'il y a pas mal d'hôtels qu'on a ouverts dans le Hainaut et dans le Pays des collines. Ce sont des signes positifs, il faut aussi les enregistrer. Namur est peut-être aussi un atout, on va pouvoir vendre la ville à la campagne. A nous d'être assez malins pour bien utiliser nos atouts.

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Yves Gohman

Dans toutes les discussions et les études que vous faites dans ce cadre pluridisciplinaire et pluraliste, est-il assez facile de dégager des consensus sur les politiques à suivre et les affectations, notamment du territoire, qui sont certainement des points très sensibles ?

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Yves Hanin

Il y a une série d'enjeux où les choses ne sont pas faciles mais je pense que les oppositions ne se font pas en fonction de "familles". Les Liégeois, c'est clair, continuent à défendre Liège avant tout, mais au-delà de cela, je pense qu'il y a vraiment un sentiment qu'on est entrés dans un nouveau monde et qu'on essaie de le construire. Je crois qu'il y a un consensus. Mais on n'a pas travaillé sur toutes les décisions qui se prennent, par exemple Natura 2000, c'est une chose sur laquelle on n'a pas du tout travaillé. Or, je pense que c'est un enjeu révélateur de choix politiques. On va en voir les conséquences le jour où les communes qui ont 30 % de leur territoire en Natura 2000 s'en rendront compte. Pour moi, Natura 2000, c'est un peu comme des plans de secteurs. Quand les plans de secteurs ont été élaborés dans les années 60 - 70, on ne savait pas très bien ce que cela voulait dire. Les propriétaires se rendaient bien compte que cela allait avoir des conséquences mais ils ne savaient pas vraiment les évaluer.... On a pu adopter les plans de secteur parce qu'il y avait une certaine ignorance de l'impact. Avec Natura 2000, il y a d'ailleurs eu une levée de boucliers de la part d'une série de propriétaires qui se sont dit : qu'est-ce que ça va cacher ?  .

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Eric Jurdant

Natura 2000 s'est créé au niveau européen de manière parfois ahurissante, c'était vraiment du bricolage. Etonnant. Heureusement, il n'y a pas trop de problèmes a priori.

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"Wallonie 2020", Cinquième congrès "La Wallonie au futur" -  Institut Jules Destrée - 2001-2003  
 Troisième phase
Wallonie 2020

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Page mise à jour le 23-08-2004

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