Les déchirements de
l’après-guerre
Premier organisme wallon unifié et sorte de
Parlement créé en 1912, l’Assemblée wallonne étudie toutes les questions
touchant à la Wallonie et agit par le biais de revendications et de
propositions au niveau des Chambres et du gouvernement. L’Assemblée wallonne
a une grande influence jusque dans les années vingt mais perd peu à peu sa
représentativité et sa crédibilité dans les années trente par son aspect
académique. Ses thèses, très modérées, n’évoluent pas : elle défendra alors
toujours une union belge corrigée par une séparation administrative, et le
maintien de la langue française en Flandre. Son organe de presse s’intitule
La Défense wallonne.
C’est la Ligue wallonne de Liège qui prend
l’initiative, début 1910, de créer un Comité d’Études pour la Sauvegarde de
l’Autonomie des Provinces wallonnes. (On trouve aussi, de façon irrégulière,
l’orthographe Comité d’Études…). Essentiellement liégeois dans un premier
temps, le comité s’élargit et, le vendredi 27 janvier 1911, Émile Dupont,
Achille Chainaye, Victor Chauvin, Joseph Descamps, Julien Delaite, Jules
Destrée, Émile Buisset, Charles Magnette, Jean Roger et Edmond Schoonbroodt
se retrouvent à Bruxelles sur la convocation de la Ligue wallonne de Liège.
Cette réunion de travail paraît être la principale, voire la seule à
rassembler tous les protagonistes. D’après Edmond Schoonbroodt, le Comité d’Étude
se serait toutefois réuni plusieurs fois à Bruxelles, avant le Congrès
wallon de Liége, organisé en 1913 (sic ; i.e. 1912), par la Ligue
Wallonne de Liége, lequel décida son extension et sa permanence. Une
nouvelle réunion des anciens membres auxquels le Congrès avait adjoint de
nombreux délégués nouveaux se tient à Namur le 21 juillet 1912, ajoute
Schoonbroodt, et ce fut ce jour que, sur la proposition de (…)
Jules Destrée, ces Messieurs constituèrent l’Assemblée wallonne (Schoonbroodt,
p. 16). Effectivement, lors du Congrès wallon du 7 juillet 1912, est
adoptée, comme corollaire de la motion de Jules Destrée en faveur de la
séparation de la Wallonie et de la Flandre selon des modalités restant à
étudier, la proposition de Jean Roger de création d’un comité d’action
wallonne composé des délégués des provinces wallonnes, qui au moins
une fois par an, (…) convoquera et organisera le Congrès wallon dans
l’une ou l’autre des grandes cités de la Wallonie et tiendra ses
séances à Namur qui est la ville la plus centrale de la région wallonne.
Ce comité se réunit une fois à Namur le 21 juillet 1912, sous la forme d’une
réunion élargie du Comité d’Étude(s) pour la Sauvegarde de l’Autonomie des
Provinces wallonnes (Papiers J. Delaite, convocation du 15 juillet 1912).
S’élargissant encore, il donnera naissance à l’Assemblée wallonne, dont la
séance constitutive sera convoquée à Charleroi le 20 octobre 1912 (Papiers
J. Delaite, circulaire du 25 juillet 1912 et convocation du 10 septembre
1912).

L’Assemblée wallonne est le résultat du Congrès
wallon du 7 juillet 1912 prévu et organisé, de longue date, par l’un des
personnages les plus actifs de cette période, Julien Delaite, fondateur, en
1897, de la Ligue wallonne de Liège. La question de la séparation
administrative est débattue régulièrement depuis 1910 ; les résultats des
élections législatives de juin 1912 et l’effervescence qui s’ensuivit en
Wallonie démontrent la différence de sensibilité politique entre le Nord et
le Sud du pays. Le Congrès wallon consacre l’essentiel de ses travaux à la
question de la séparation administrative. Jules Destrée y présente le projet
d’ordre du jour rédigé en janvier 1912 déjà et émet le vœu de voir la
Wallonie séparée de la Flandre en vue de l’extension de son indépendance
vis-à-vis du pouvoir central et de la libre expansion de son activité
propre ; désigne aux fins d’étudier la question une Commission, à raison
d’un membre par quarante mille habitants.
Après de nombreuses discussions, Jean Roger
reprend la proposition Destrée et suggère de constituer une
représentation wallonne afin d’étudier les différentes questions du jour et
notamment celle de la séparation administrative. Le congrès décide
finalement la création d’un Comité d’action wallonne composé des délégués
des provinces wallonnes, le Brabant wallon étant considéré comme une
province (…) Le nombre des délégués (…) sera proportionnel à
la population (…), c’est-à-dire que la Wallonie aura autant de
délégués au comité d’action qu’elle envoie de députés à la Chambre des
représentants de Belgique. Ce Comité doit tenir ses réunions à Namur,
ville la plus centrale de la région wallonne.
À la suite de la première réunion de ce Comité
à Namur le 21 juillet 1912, les membres décident de convoquer les
représentants wallons à une nouvelle séance, constitutive, cette fois à
Charleroi. En juillet, on parle déjà d’Assemblée wallonne. C’est de ce
Comité d’études que va naître l’Assemblée wallonne dont la réunion
constituante se déroule à l’Université du travail de Charleroi le 20 octobre
1912. Ce jour-là, Jules Destrée a convoqué tous les parlementaires nommés
dans les arrondissements wallons, ainsi qu’un certain nombre de personnes
s’étant déjà occupées de la question wallonne.
L’Assemblée wallonne fonctionne comme un mini
parlement francophone. Au départ, elle compte 134 délégués, mais le nombre
des membres est ensuite augmenté à celui des sénateurs et députés wallons,
avec dix délégués pour Bruxelles. Elle instaure des Commissions responsables
chacune de l’étude et de la solution d’un problème touchant la Wallonie. L’Assemblée
wallonne veut étudier tous les problèmes wallons selon les procédés
parlementaires, à l’aide de rapports documentés. Faisant suite à la
proposition de Joseph-Maurice Remouchamps, un Comité des griefs, chargé
de recueillir et de vérifier les griefs des wallons, est également créé
lors de cette réunion constituante.
Cette assemblée veut regrouper des membres
appartenant à tous les partis politiques. Cependant, les catholiques
brillent par leur absence, comme le constate Destrée : si le parti
catholique n’a pas consenti à nous envoyer des représentants, ce n’est pas
notre faute. On pourra d’ailleurs constater, par la suite, que cette
frange politique sera toujours réticente à s’engager dans les groupements
wallons. L’Assemblée met un point d’honneur à être et à rester apolitique,
ainsi, jamais elle ne se présentera sur le plan électoral en tant que parti.
Enfin, elle revendique sa parfaite indépendance. Elle se présente donc comme
un groupe de pression, une conscience agissante face au monde politique
responsable. Dans ce but, elle réunit des hommes politiques ainsi que de
nombreux intellectuels. L’Assemblée wallonne a donc un caractère de
« conseil-consultatif semi-officiel », caractère privilégié par les lieux de
réunion qui sont souvent des hôtels de ville.
L’Assemblée wallonne, qui se réunit en
assemblée générale deux fois l’an, fonctionne par Commissions, chargées
chacune d’étudier un domaine spécifique (reflétant en cela l’organisation
ministérielle). Chaque Commission a, à sa tête, un président et l’ensemble
de ces présidents forme le Comité central.
Un bureau permanent est créé à la demande de
Remouchamps et compte douze membres. Il doit permettre d’accélérer les
interventions de l’Assemblée. En fait, c’est lui qui va peu à peu assumer
véritablement la direction de l’Assemblée, à partir de la démission de Jules
Destrée, devenu ministre en novembre 1919. Voici quelques réalisations de ce
bureau : création de l’Union nationale wallonne, constitution d’un comité de
législation et de documentation, et publication de La Défense wallonne.
Ici intervient le secrétaire général. En effet,
celui-ci participe au Comité directeur et au bureau permanent. Son rôle est
fondamental au sein de l’Assemblée puisqu’il s’occupe de la propagande, des
assemblées générales, et de l’exécution des mesures prises. Il aide
également à la constitution ou au développement d’autres groupements wallons
poursuivant les mêmes buts que l’Assemblée. On voit donc le rôle décisif qui
lui est attribué et l’influence que ce dernier peut avoir sur les lignes
directrices de l’Assemblée wallonne. Ceci sera évident sous le secrétariat
général de Remouchamps.

Lors de la séance constitutive, l’Assemblée
wallonne fixe son programme. Ainsi, elle déclare sa ferme volonté de
maintenir la nationalité belge. Persuadée que l’unité belge, basée sur la
domination d’une race sur l’autre, serait impossible à conserver et à
défendre, elle affirme que la Belgique ne peut poursuivre ses destinées que
par l’union des deux peuples qui la composent, union basée sur une
indépendance réciproque, et faite d’une entente loyale et cordiale.
Aucune cotisation n’est réclamée, les frais devant être couverts par les
dons, subsides et cotisations volontaires.
Parmi les membres de l’Assemblée wallonne lors
de sa constitution, citons Albert Allard, Franz Foulon, Paul Gahide pour
Tournai, Fulgence Masson et Gaston Talaupe pour Mons, René Branquart pour
Soignies, Émile Buisset, Arille Carlier, Jules Destrée, Paul Pastur pour
Charleroi, Joseph Grafé pour Namur, Hector de Selys-Longchamps pour Dinant,
Oscar Colson, Gustave D’Andrimont, Julien Delaite, Charles Delchevalerie,
Émile Digneffe, Émile Jennissen, Albert Mockel, Xavier Neujean,
Joseph-Maurice Remouchamps et Edmond Schoonbroodt pour Liège, Olympe Gilbart
pour Huy, Auguste Doutrepont pour Verviers, Charles Magnette et Léon Troclet
pour le Luxembourg, Alphonse Allard pour Nivelles, Achille et Hector
Chainaye, Richard Dupierreux, Pierre Paulus, Fernand Pavard, Simon Sasserath
pour Bruxelles.
Sous le secrétariat général de Jules Destrée,
les deux premières années de l’Assemblée wallonne sont les plus riches en
réalisations. C’est en effet grâce à son action que l’on doit le choix du
drapeau wallon au coq rouge sur fond or qui symbolise toute la Wallonie
(réunions du 26 mars et du 20 avril 1913), de la devise Wallon toujours
et du cri Liberté. Outre ses emblèmes, la Wallonie lui doit aussi la
date de sa fête « nationale » : le dernier dimanche de septembre, célébrant
ainsi les journées révolutionnaires de 1830. Seul l’hymne n’a pu être
décidé. Le 29 mars 1914, c’est également elle qui adopte la Gaillarde comme
fleur de la Wallonie, suite à une proposition du groupe des Femmes de
Wallonie et de sa présidente Léonie de Waha.
Outre l’adoption des emblèmes wallons, l’Assemblée
se dote d’un organe officieux de propagande : La Défense wallonne.
Cette dernière est mensuelle, de petit format et renferme les comptes rendus
des activités de l’Assemblée ; c’est surtout grâce à cette revue qu’il est
possible de suivre les travaux de celle-ci. L’Assemblée wallonne se fixe une
ligne de conduite à laquelle elle s’accrochera de façon constante : la
défense de la langue et de la culture françaises non seulement dans la
partie francophone du pays mais aussi en Flandre, justifiant ce combat par
la volonté déterminée de défendre les thèses unionistes. La reconnaissance
en Flandre du flamand comme seule langue officielle constituerait, aux yeux
des membres de l’Assemblée, le premier pas vers l’éclatement de la Belgique,
aboutissement de la révolution de 1830, révolution « wallonne ». Ce serait
également une menace pour l’existence même de la nationalité belge. En fait,
le problème de l’Assemblée wallonne provient de l’incompréhension des
revendications flamandes qui se situent, non seulement sur un plan
linguistique, mais aussi social. En effet, le Mouvement flamand a des
racines populaires, contrairement au Mouvement wallon qui reste celui d’une
élite intellectuelle et sociale qui laisse le combat social à d’autres lieux
de son activité politique, notamment au POB.
Remarquons que, durant cette période, et alors
que l’Assemblée a été constituée pour étudier le problème de la séparation
administrative, cette question est très peu évoquée. On peut alors penser
que d’autres sujets l’occupent. En effet, avant 1914, deux projets de loi
font l’objet de vives réactions au sein de l’Assemblée. Il s’agit de la loi
sur l’emploi des langues à l’armée et l’organisation de la défense nationale
en général d’une part, et de la future loi scolaire de 1914 d’autre part. L’Assemblée
entame des études en Commission et une série de résolutions s’ensuit, dont
la principale est la défense de la frontière de l’Est. Face au second projet
de loi, elle réclame la liberté du père de famille en matière de
linguistique scolaire.
Durant la Première Guerre mondiale, l’Assemblée
wallonne n’a aucune activité. Elle le clame d’ailleurs haut et fort. À
l’occasion du procès d’un collaborateur (Josson), la défense insinue que l’Assemblée
wallonne aurait eu des actions finalement assez similaires à celles que l’on
reproche alors aux activistes flamands, elle déclare qu’elle s’est réunie
pour la dernière fois, avant la guerre, en séance de Commission, le 8
juillet 1914, à Bruxelles. La première séance qui a suivi la guerre, séance
plénière, a eu lieu à Bruxelles, le 9 mars 1919. Entre ces deux dates,
c’est-à-dire pendant toute la durée de la guerre, l’A.W. n’a tenu aucune
réunion, et a suspendu complètement ses travaux et son action.(…) Le
mot d’ordre était d’observer un silence absolu aussi longtemps que l’ennemi
souillerait le territoire belge de sa présence. En tant que telle, l’Assemblée
wallonne n’a eu aucune activité même si certains de ses membres constituent,
en mars 1916, une Union nationale de France.

Au lendemain de la guerre, le climat est
particulier. Alors que le Mouvement wallon s’acheminait en 1912-1913 vers
des idées plus fédéralistes, la guerre a renforcé les courants unionistes,
voire d’union sacrée. En effet, les esprits sont marqués et par l’activisme
flamand et par l’héroïsme d’une Belgique unie ; ce contexte n’a d’ailleurs
pas manqué d’influencer les tendances de l’Assemblée. En novembre et
décembre 1918, les membres liégeois de l’Assemblée wallonne se réunissent à
plusieurs reprises et adressent un communiqué à la presse faisant observer
qu’il n’y a aucun Wallon dans le gouvernement de reconstruction nationale.
Lors de sa première réunion officielle de l’après-guerre, le 9 mars 1919, l’Assemblée
wallonne proteste contre l’absence de tout représentant wallon au sein de la
délégation belge à Versailles ; elle analyse aussi les quatre années de
guerre et plus particulièrement la question de l’organisation administrative
allemande. Dénonçant la politique du Conseil des Flandres et de l’occupant,
elle expulse également de ses rangs le seul membre qui a collaboré au
ministère de Namur, à savoir Lucien Colson. Malgré un climat patriote belge
particulièrement hostile au concept de séparation administrative, l’Assemblée
n’hésite pas à remettre cette question à son ordre du jour. Au cours de cinq
réunions d’avril à octobre 1919, elle examine notamment les projets de Léon
Troclet, Émile Buisset, Paul Pastur, François André et Albert Mockel, ainsi
que le projet de vote bilatéral de J-M. Remouchamps, mais ne parvient pas à
trouver une position commune.
Les projets Troclet et Mockel sont d’essence
fédéraliste et promeuvent l’idée de trois régions autonomes, Wallonie,
Flandre, Bruxelles ; ceux de Buisset, Pastur et André s’inscrivent dans un
courant provincialiste, visant à élargir les compétences des provinces
existantes. Auteur – en 1914 – d’un projet de réforme parlementaire
prévoyant la délimitation des régions wallonne et flamande selon la langue
usuelle la plus employée par leurs habitants, avec adaptation lors des
recensements, Joseph-Maurice Remouchamps préconise une solution permettant
l’égalité politique des Wallons et des Flamands au sein de l’État belge par
le biais d’un vote bilatéral : à côté de la majorité ordinaire
nécessaire à l’adoption de toute loi, il serait nécessaire que se dégage une
majorité au sein de chaque groupe linguistique. Ainsi, la Wallonie pourrait
se soustraire à la volonté majoritaire de la Flandre (Le Vote bilatéral
et le bilatéralisme. Essai d’organisation de l’Unité nationale pour
l’équilibre des partis et l’égalité des races, 1919).
Les deux tendances déjà perceptibles
avant-guerre refont surface. D’un côté, les partisans d’une option radicale,
séparatiste ou fédéraliste, qui ne parviennent cependant pas à accorder
leurs violons ; de l’autre, une tendance unioniste, encouragée par l’opinion
publique dominante, partisane de la défense de la langue française, partout
en Belgique, et qui défend l’idée du vote bilatéral chère à Joseph-Maurice
Remouchamps. Néanmoins, le 7 septembre 1919, un compromis paraît
trouvé quand est approuvée une proposition de Fernand Mallieux, amendée par
Auguste Buisseret et Simon Sasserath, qui préconise la reconnaissance de
l’autonomie absolue des deux peuples wallon et flamand pour les questions
politiques et administratives qui ne présentent pas un caractère national
(le cas de Bruxelles restant à régler), et l’application du vote bilatéral
au Parlement pour les questions d’intérêt national. Lors de la réunion
suivante (19 octobre), la proposition Mallieux est repoussée et c’est
l’option fédéraliste qui recueille la majorité, alors que les élections
législatives se profilent à l’horizon (16 novembre). En raison de
l’important succès électoral du POB, Jules Destrée est appelé comme ministre
des Sciences et des Arts (9 décembre) et il décide d’abandonner ses
fonctions de secrétaire général de l’Assemblée wallonne (14 décembre). C’est
Joseph-Maurice Remouchamps qui lui succède et c’est la tendance unioniste
qui va désormais prendre l’ascendant.

Entre 1919 et 1921, les activités de l’Assemblée
se concentrent sur la défense de la frontière de l’Est, et l’organisation de
l’armée. Dans le domaine de la politique étrangère, l’Assemblée revendique
une solidarité franco-belge qu’il faut concrétiser par une union douanière
(qui ne sera pas réalisée), mais aussi par un accord militaire (conclu en
1920 mais dénoncé par la politique dite d’indépendance en 1936). Les
rapports hollando-belges se résument au problème de la canalisation de la
Meuse, celle-ci étant prévue de façon beaucoup trop restreinte et uniquement
en faveur d’Anvers. L’Assemblée réclame donc des travaux permettant
également à Liège d’être desservie par un réseau de canaux suffisant pour
être indépendante vis-à-vis d’Anvers.
En 1921, l’adoption de la « loi Von Bissing »
provoque de nombreux remous au sein de l’Assemblée. Après l’adoption par la
Chambre des représentants d’une première proposition de loi, elle réagit par
de vives protestations pour alerter le Sénat et l’empêcher d’exprimer le
même vote. Néanmoins, lorsque ce dernier adopte, le 13 mai 1921, la loi
modifiée « ou plutôt aggravée », l’Assemblée décide d’élaborer un programme
portant sur la révision du statut de l’État. Ici encore, on constate
l’attitude plus que modérée de l’Assemblée wallonne qui opte pour un
programme minimum pouvant se résumer ainsi : pas de séparation mais une
décentralisation administrative provinciale avec application du vote
bilatéral au Sénat uniquement. Ce programme est adopté en séance plénière à
Bruxelles le 28 août 1921, à l’unanimité des 64 membres présents (sur
160 membres que compte alors l’Assemblée). Son but en est clairement précisé
dans La Défense wallonne de juillet. Elle a recherché les moyens
propres à toucher l’opinion publique et à provoquer un mouvement capable
d’influencer le Parlement et la Constituante (…) Il faut en outre, si
l’Assemblée veut gagner à sa cause une importante partie de la population,
dissiper le plus tôt possible la méfiance injustifiée dont elle est encore
trop souvent l’objet, en déclarant sans ambiguïté qu’elle ne poursuit pas la
séparation politique ou administrative (…) Votre Commission sait
qu’un tel programme ne reflétera pas complètement l’opinion d’une partie de
nos collègues qui préconisaient des solutions plus radicales. Elle leur
demande cependant de se rallier à ses conclusions. L’heure d’agir est venue,
et aucune action n’est possible si les divergences de doctrines ne
s’effacent pas pour faire place à l’unité et à la discipline. Cette
Commission, composée de 18 membres propose donc ce programme minimum à l’Assemblée,
après l’avoir elle-même adopté par 16 voix pour, une voix contre (celle de
Jennissen) et une abstention (Max Pastur).
L’Assemblée wallonne soumet ensuite aux
Chambres, alors constituantes, un projet de modification de l’article 39 de
la Constitution dans le sens du vote bilatéral mis au point par Remouchamps.
Ce système peut être assimilé à celui utilisé aujourd’hui pour le vote de
certaines lois et qui consiste à obtenir la majorité des suffrages dans
chacun des deux groupes linguistiques. Il ne s’agit donc pas de fédéralisme
entraînant la constitution d’un État fédéral, l’Assemblée voulant à tout
prix conserver l’unité belge, mais tout au plus d’une réorganisation tenant
compte du dualisme de la Belgique.

Ce projet est défendu par son auteur, alors
sénateur libéral, mais il sera néanmoins rejeté le 19 octobre 1921 par une
unanimité flamande alors que les socialistes et les libéraux wallons l’ont
accepté. La position ultra modérée de l’Assemblée ne fait d’ailleurs pas
l’unanimité de ses membres ; l’Assemblée en est consciente.
C’est en 1922, lors des discussions au sujet de
la flamandisation de l’Université de Gand, que l’orage éclate. Le 22 octobre
1922, lors de la XXVIe session de l’Assemblée wallonne, Jules
Destrée, présidant cette séance, ouvre les débats par ces paroles :
peut-être y aura-t-il lieu pour l’Assemblée wallonne d’examiner s’il n’est
pas nécessaire qu’elle abandonne la politique qu’elle a suivie au cours de
ces dernières années et qu’elle en revienne à « la tradition de 1912 ».
En levant la séance, il est tout aussi explicite lorsqu’il déclare
qu’aussitôt après le vote du Parlement dans la question de l’Université
flamande, l’Assemblée wallonne devrait discuter son orientation politique et
son programme d’action et de réalisation. Le ton est donné. L’opposition
unionistes-séparatistes s’accentue. Le groupe dit séparatiste ne veut plus
défendre les francophones de Flandre. Il préconise une solution fédéraliste
car il estime que la défense de la langue française en Flandre permettrait
alors les mêmes revendications de la part des Flamands pour la Wallonie.
Le divorce sera consommé lors du débat, en
1923, sur le projet de loi Devèze concernant la réorganisation de l’armée.
Si ce projet est unanimement condamné par l’Assemblée, les solutions
proposées divergent diamétralement : le groupe Destrée-Jennissen se prononce
pour un recrutement régional de l’armée, le groupe Remouchamps restant
fidèle au principe d’une armée unitaire. Pour répondre aux projets déposés
en cette matière par le ministre Albert Devèze, au début de la session
parlementaire 1922-1923, l’Assemblée wallonne vote, le 11 mars 1923, un
ordre du jour déposé par Émile Jennissen estimant que la seule solution pour
éviter aux Wallons les sujétions linguistiques et pour assurer une
défense nationale sérieuse réside dans le recrutement régional le plus
largement étendu. Absent lors de cette réunion, le secrétaire général
Joseph-Maurice Remouchamps y voit un coup de force de la minorité
séparatiste de l’Assemblée à l’égard de ce qu’il appelle la majorité
unioniste et tire argument de l’absence de quorum pour mettre en cause
la position qui a été prise et convoquer une nouvelle Assemblée générale.
Lors de l’Assemblée générale du 29 avril à
Bruxelles, Destrée, rejoint par Jennissen, Auguste Buisseret et Albert
Mockel, attaque durement Remouchamps en se faisant le porte-parole des idées
fédéralistes. La réunion est houleuse. Après ce premier choc, le secrétaire
général constitue réellement le Groupe unioniste à l’Assemblée wallonne, en
demandant à ses fidèles d’adhérer au programme du 25 avril 1920 qui repose
sur le maintien de l’unité nationale belge et défend énergiquement la
culture française en Flandre. Le 10 juin 1923, alors que les relations ne se
sont pas améliorées entre les protagonistes, une nouvelle assemblée remet la
question à l’ordre du jour sur base des rapports déposés par Jules Mathieu,
favorable au recrutement régional, et par Ivan Paul, qui y est opposé. Après
un long débat, dans lequel les régionalistes sont minorisés par les
unionistes, l’Assemblée wallonne vote une résolution qui revient sur les
votes du 11 mars et retire l’ordre du jour portant sur la question du
recrutement régional.

Après avoir fait une ultime tentative de
conciliation en déposant une proposition de motion précisant que l’Assemblée
wallonne réprouvait toute doctrine tendant à séparer la Belgique en deux
États distincts, tout en laissant à ses membres la possibilité de défendre
les solutions qui avaient leurs préférences personnelles et sans engager l’Assemblée,
Jules Destrée démissionne de l’Assemblée wallonne. La direction donnée
depuis quelque temps à l’Assemblée wallonne me faisait douter de l’utilité
de ses travaux et je préférais mener la lutte wallonne en dehors de ses
consignes. Destrée ne mâche pas ses mots : nous le trouvons (le
bureau permanent) à la fois autoritaire, tatillon, bureaucratique vis-à-vis
des membres de l’Assemblée, faible, indécis et ondoyant vis-à-vis de
l’opinion publique et des centralisateurs… Destrée n’est pas le seul à
penser de la sorte, ainsi Richard Dupierreux ne cache-t-il pas ses
reproches : ce dont je me plaignais simplement, c’est que la liberté ne
fût point respectée par un bureau permanent de plus en plus dictatorial, où
la minorité n’est plus admise à faire entendre sa voix de telle sorte que l’Assemblée
wallonne s’identifiait en fait avec son bureau permanent et n’était, en fin
de compte admise que comme pensait son secrétaire général.
Finalement, Jules Destrée, Émile Jennissen,
Jean Roger, Auguste Buisseret, etc. (au total seize membres) démissionnent
au mois de juin, ne trouvant plus de terrain d’entente au sein de
l’Assemblée. Une partie ira rejoindre le Comité d’Action wallonne de Liège
qui deviendra la Ligue d’Action wallonne. Suite à ces démissions, La
Défense wallonne essaie de minimiser l’incident, insistant sur le nombre
restreint des départs. À cet argument, Jules Destrée rétorque qu’en
vérité, c’est le sang pur et ardent de l’Assemblée wallonne qui la quitte,
et ce qui va rester de l’Assemblée wallonne ne sera plus qu’un corps
exsangue et sans vie qui pourra encore être traité avec complaisance par la
presse nationaliste mais qui aura perdu toute autorité et toute influence.
Joli résultat ! C’est la course au suicide sous prétexte d’ « unionisme ».
Le départ de ce groupe radical va, en effet,
priver l’Assemblée wallonne de ses forces vives. Les places laissées
vacantes par les démissionnaires sont alors occupées par de nouveaux venus
comme Marie Delcourt ou encore Marcel Thiry. La tendance unioniste de
Remouchamps peut maintenant s’exprimer pleinement et entraîner l’Assemblée
dans une voie qui sera de plus en plus conservatrice face à un Mouvement
wallon concurrent qui évolue, lui, vers le fédéralisme.
Les oppositions ne sont guère dissimulées entre
la Ligue d’Action wallonne de Liège et l’Assemblée. Ainsi, lors du premier
congrès de la Ligue en 1924, La Défense wallonne le qualifie de
« Congrès autonomiste » et y va de quelques commentaires acides :
Quelques séparatistes wallons réunis à Liège sous prétexte de revendiquer
l’autonomie wallonne ont adhéré au programme flamingant (…) Ils
(les membres du Comité d’Action wallonne) sont avant tout anti-belges et,
pour parler leur langage, « réunionistes ».
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